A-t-on déjà modélisé le silencing des ETs ?

7 novembre 2009

L’histoire est longue mais je fais faire court: les éléments transposables (ETs) sont des séquences d’ADN qui peuvent bouger d’un endroit à un autre du génome, comme ça, en “sautant”. Bien sûr, c’est dangereux parce qu’ils peuvent se réinsérer quelque part o`u ils n’auraient pas dû… dans un gène par exemple. Donc au cours de l’évolution certains mécanismes sont apparus pour empêcher les ETs de bouger. En franglish, on appelle ça le silencing. Cela marche via des petites ARNs, via la méthylation de l’ADN et des histones, etc…

Comme toujours en science, on a besoin d’un modèle, dans le sens d’une représentation schématique, hypothétique, simplificatrice du phénomène d’intérêt. Cela “aide à penser”. Dans le cas du silencing des ETs, Hannon et ses collègues ont proposé en 2007 le modèle “ping-pong”:

pingpong

C’est la figure 7 de leur papier paru dans Cell, dont la légende est: “The piRNA Ping-Pong Model. Illustrated is the amplification loop consisting of Piwi/Aub complexes, Ago3 complexes, piRNA cluster transcripts, and transcripts of active transposons. Nucleotide cleavage events are shown as scissors. Potential sources of primary piRNAs are piRNA cluster transcripts and maternally inherited piRNA complexes.” En gros, un endroit du génome avec plein d’ETs dans tous les sens génère des longs transcrits reconnus comme venant de répétitions génomiques, et donc découpés en petits ARNs qui vont s’hybrider aux transcrits d’ETs, en anti-sens, et finalement les ARNs double-brins sont ensuite dégradés.

Si vous voulez en savoir plus sur ces noms bizarres tels piRNA, Aub, Ago3… je vous laisse lire la revue “The Piwi-piRNA Pathway Provides an Adaptive Defense in the Transposon Arms Race” de Aravin, Hannon et Brennecke, parue dans Science en 2007.

Depuis ce papier, nombreux sont ceux qui essayent de valider ou non ce modèle, de comprendre vraiment comment ça marche, de voir ce qu’il a dans le tripe (le modèle, pas Hannon…). D’après Google Scholar, l’article de Hannon et al. a déjà été cité 245 fois. Beaucoup d’approches différentes ont été utilisées mais je suis sûr qu’il en reste encore à explorer.

Pour l’instant je me demande juste si on a déjà essayé de modéliser formellement tout cela. Par formellement j’entends l’utilisation d’un modèle mathématique. Par exemple, dispose-t-on aujourd’hui d’équations pouvant répondre aux questions suivantes: combien de protéines Ago3 et Aub y a-t-il dans la cellule ? A quelle vitesse sont-elles produites ? Sont-elles en surnombre ? Les différentes familles d’ETs doivent-elles coopérer entre elles afin de submerger de transcrits la machinerie protéique du silencing ? A quel taux les piRNAs sont-ils produits ? Y aurait-il des boucles de feed-backs positifs ou négatifs qui n’ont pas identifiés expérimentalement ?

J’ai cherché dans la littérature mais je n’ai pas trouvé grand chose à part:

Les deux premiers sont parus avant l’article de Hannon donc a priori ne sont pas directement concernés. Par contre le dernier semble très intéressant, je vais le lire dès que possible (comprendre: “dans le RER en allant au labo lundi matin”) mais apparemment il est beaucoup plus orienté “génétique des populations” que.

Maintenant que je vous ai montré (succinctement) comment un chercheur fait sa biblio, vous vous imaginez bien que j’ai une idée en tête. Ce serait bien mieux de faire de la biblio à plusieurs ! Par exemple le site CiteULike indique à ses utilisateurs quels articles seraient à même de les intéresser, mais ce n’est pas encore hyper pertinent à tous les coups.

Alors c’est à vous, je fais appel à votre sagacité: connaissez-vous des articles modélisant formellement le silencing des ETs ? Si oui, lesquels ? Ce serait quand même incroyable qu’il n’y en ait quasiment pas… !!

ps: pour les initiés, un papier qui vient de sortir ajoute un nouveau joueur dans le modèle, la protéine Rhino


Manque de temps

25 octobre 2009

Ce dont j’aurai voulu parler sur ce blog depuis déjà quelques semaines:

  • un journal club sur deux papiers dans Nature à propos du réveil des éléments transposables chez des mutants de méthylation chez Arabidopsis thaliana (ici et ici);
  • une review de Wilson & Wilson sur la multilevel selection theory et comment les bases théoriques de la sociobiologie ont été revisitées depuis les années 60;
  • un article énooorme dans Science sur la structure 3D du génome humain dans le noyau de nos cellules (ici);

En gros, tout ça pour vous mettre l’eau à la bouche ;-)

Cependant, pour faire travailler les méninges, même un dimanche soir, je vous laisse méditer ces citations.

De l’impossibilité théorique de classifier en biologie:

[...] I was much struck how entirely vague and arbitrary is the distinction between species and varieties.

Charles Darwin, On the Origin of Species (1859)

en exergue d’une review sur un article de PLoS décrivant la diversité génétique au sein de 20 souches d’E. coli

De la difficulté d’interpréter tout phénomène historique:

[...] any historical event can be considered as resulting from the superposition of different historical trends, each with its own pace of evolution.

Michel Morange citant La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II de Fernand Braudel (1949), dans un essai sur l’embyologie moléculaire


Accrochons-nous…

19 octobre 2009

At most 1% of brilliant ideas turn out to be right in biology (it is, I guess, close to 90% in mathematics) while only few ideas can be tested in a realistic stretch of time: the amount of skilled work going into a serious experiment can hardly even be imagined by a mathematician like myself not to speak of enormity of the background knowledge needed to design such an experiment.

Misha Gromov, IHES

More details here.


Science antedisciplinaire ?

14 octobre 2009

Je réponds au clin d’oeil. Moi aussi je n’ai compris que plus tard… en lisant le #44 et #45 d’affilée. C’est une occasion manquée mais pour ne pas la regretter trop longtemps je vais écrire un billet pour la peine. Je suis très peu intervenu pendant cette réunion, voir quasiment pas, et ce pour plusieurs raisons. La fatigue d’abord, qui m’étreignait sans relâche, les idées floues ensuite, face aux questions abordées. Très schématiquement on y parlait d’interactions entre modélisateurs et expérimentateurs: comment les promouvoir, les accompagner, les susciter, les améliorer ? Vous savez, les débats autour de l’interdisciplinarité en science…

Certains se battent sur les mots, d’autres créent des programmes de recherches, des instituts interdisciplinaires voient le jour, des écoles doctorales aussi. C’est normal, personne ne sait vraiment comment faire fonctionner tout ça (enfin, certains ont quelques pistes) alors on expérimente un peu à tout va. Là, rien à redire, la diversité est une stratégie qui permet de bien explorer le champ des possibles. Mais il arrive souvent qu’on ne soit pas d’accord sur qui va faire ça et comment ils doivent le faire. Car bien entendu, des recherches interdisciplinaires, il faut des gens pour les mener, et ça ne tombe pas du ciel.

Certaines personnes pensent qu’il faut prendre un modélisateur très compétent (par ex, il sait résoudre plein d’ODEs super vite) et un expérimentateur très astucieux (par ex, il sait super bien gérer des populations d’epiRILs). Et en les mettant dans le même labo pendant deux ans, on a un Science à la fin. Mais on oublie quelque chose… ils doivent apprendre à se parler, à se comprendre, à s’intéresser mutuellement ! Penser que deux personnes très fortes dans leur disciplines arriveront à mener des recherches interdisciplinaires, uniquement parce qu’elles sont très fortes dans leur disciplines, c’est bien une idée de chercheur qui ne mène pas de recherches interdisciplinaires ;-)

On a tendance à toujours oublier le 3e ingrédient: la capacité à interagir fructueusement. Le modélisateur, il a aucune envie de faire plaisir à l’expérimentateur en lui résolvant une pauvre équation, si ça lui prend du temps sur ces recherches qu’il considère comme étant beaucoup plus intéressantes. Idem, l’expérimentateur, passer chaque réunion à expliquer au modélisateur que, non, décidément, le modèle il est vraiment beaucoup trop simple par rapport à la réalité, ça le soûle.

Il faut donc commencer par admettre une bonne fois pour toute que chacun a besoin de pouvoir suivre son propre intérêt dans la collaboration, en tout cas, de ne pas trop s’en éloigner. La réussite du projet en dépend… Donc c’est dans cet état d’esprit qu’il faut entamer le schmimblick. Ensuite, l’expérience montre que c’est mieux de savoir initialement un peu de quoi l’autre parle. Par exemple, connaître vite fait le modèle linéaire en stats et le dogme de la biologie moléculaire, savoir en gros ce que signifie “scale-free networks“  et “FRET“, pouvoir parler 5 min sur les différences entre cellules animales et cellules végétales, ainsi que sur les algos de programmation dynamique. Le but n’est pas d’être “expert” dans deux domaines, tout thésard entre deux labos le sait bien, non c’est plutôt de savoir communiquer avec tous les gens susceptibles de nous aider à comprendre ce que l’on observe tout en y trouvant un intérêt.

En quelques mots, pour moi, ce type de comportement chez l’homo academicus, c’est “être à l’interface”. Textuellement et scientifiquement parlant. Faire le lien. Aller voir chez le voisin ce qu’il sait faire et l’adapter à sa question. Utiliser le modèle mathématique de reconnaissance vocale et l’adapter à l’analyse des génomes (cas des HMMs). Discuter avec son pote et lui donner des pistes sur son propre sujet, uniquement parce qu’on a un regard naïf. Oui, naïf, parce qu’être à l’interface présuppose de prendre des risques d’”images”: poser une question qui peut sembler stupide. Oser. Tout l’apprentissage consiste à faire en sorte de garder sa naïveté tout en acquiérant  une capacité à poser des questions intéressantes dans d’autres domaines que le sien. Etre à l’interface, c’est aussi se préparer à sentir le vide sous soi. Par exemple en fin de thèse, à se retourner sur ce qu’on a fait et à douter; à commencer sa réfléxion sur le post-doc et ne pas savoir o`u aller (à droite, chez les modélisateurs ? à gauche, chez les expérimentateurs ?); à rédiger ses premiers papiers et à craindre qu’ils ne remplissent pas les standards, ni des uns, ni des autres.

Tout cela, il m’aurait été difficile de le dire à la réunion. C’est trop peu clair encore dans ma propre tête, et je peux bien sûr changer d’avis sur quelques points écrits ci-dessus. Je n’ai d’ailleurs peut-être pas exprimer ma pensée aussi nettement que je l’aurai voulu. Toujours est-il que plus je relis le papier de Sean Eddy intitulé “Antedisciplinary science“, plus j’ai l’impression confuse d’aller dans cette direction là.

La Nature est là, dans toute son étrange beauté, se moquant bien des catégories, disciplines et autres barrières, se laissant toutefois approcher par l’intrépide aux yeux d’enfant.


Propos d’après guerre

8 octobre 2009

A propos de la bataille d’Angleterre:

Bien des choses ont pu ou pourront nous séparer de nos amis anglais. Il arrive que nous nous comprenions mal. Nous les exaspérons souvent et ils nous déconcertent quelquefois. Mais quoi qu’il arrive, quelques-uns parmi nous n’oublieront jamais l’étonnant spectacle de ce peuple qui alliait le courage du cœur à celui du langage et qui, seul dans l’univers déchaîné, a défendu sa liberté sans élever une seule fois le ton.

[...] Mais le souci douloureux et fier que nous avons de notre pays ne pourra jamais nous rendre ingrat et nous faire oublier ce mois de septembre o`u la vérité humaine qu’on écrasait chez nous remportait sa première victoire dans la libre Angleterre.

Albert Camus, article dans “Combat”, 23 septembre 1944

Dans un article sur le rationnement:

Baudelaire prétendait qu’on avait oublié deux droits dans la Déclaration des droits de l’homme: celui de se contredire et celui de s’en aller.

Albert Camus, article dans “Combat”, 5 avril 1945

A propos de la mort de Roosevelt:

Il avait le visage du bonheur. [...] Qu’est-ce qu’un grand individu, en effet, sinon un homme qui donne son visage, son langage et son action à une grande civilisation ? [...] Mais c’est le propre des individus achevés que de parler pour toute leur culture, au moment même o`u ils semblent tenir leur langage le plus personnel. [...] Il savait seulement qu’il n’est pas de douleur qui ne se surmonte par l’énergie et la conscience. A ce degré d’expérience, on connaît la valeur des hommes et l’on se met à les aimer. [...] La paix du monde, ce bien sans mesure, il vaut mieux qu’elle soit préparée par des hommes au visage heureux que par des politiques aux yeux tristes. [...] Et les hommes, au milieu de tant d’égarements, le sentent assez pour qu’un silence passager se fasse parmi eux, au moment o`u cet esprit vient à quitter un monde déraisonnable, qui n’a pas d’autre espoir, justement, que la qualité humaine.

Albert Camus, article dans “Combat”, 14 avril 1945

Comment, devant des phrases si justes, au long desquelles le sens voulu par l’auteur se transmet au lecteur dans une clarté limpide, refermer le livre et se coucher ? Et encore, je ne vous recopie pas l’article du 9 mai 1945… Vous le trouverez ici.


Quand il est question de discrimination…

1 octobre 2009

comprendre comment et pourquoi l’on peut s’engager: ici




Avant-dernier jour pour s’inscrire au PhD symposium !

19 septembre 2009

Demain, dimanche 20 septembre, se closent les inscriptions au premier PhD symposium interdisciplinaire organisé à Paris et qui aura lieu du 7 au 9 décembre. Pour faire court, on a tenté d’organiser le PhD symposium de nos rêves, et comme on ne fait qu’un PhD dans sa vie, on n’a pas 36 occasions… Plus d’info ici.

L’idée est la suivante: réunir 15 chercheurs de haut rang, venant de disciplines différentes et travaillant à l’étranger, pour présenter leur travaux et discuter avec une centaine de doctorants, français et étrangers. Le thème cette année est “from sparse entities to crowded environment: numbers in living systems“.

Par exemple, à l’intérieur d’une cellule, 40% du volume est occupé par des macro-molécules, c’est vraiment beaucoup… Mais il faut également que certaines protéines interagissent entre elles à certaines étapes-clés du cycle cellulaire. Comment font-elle pour “se trouver” à l’intérieur de la cellule ? Autre exemple; certaines bactéries ne sont pas dangereuses tant que leur concentration ne dépasse pas un certain seuil: comment cela se fait-il ?  Autre exemple; l’évolution de la taille d’une population conditionne sa diversité génétique; en effet dans une petite population, les unions consanguines sont plus fréquentes: quelle est la dynamique ce type de phénomène ? …

Par ailleurs, quand on étudie des phénomènes naturels de ce type, à la frontière entre plusieurs niveaux d’organisation, à quel niveau de description doit-on se placer pour les comprendre ? Quel type de modèle doit-on écrire ? Quelle expérience apportera la preuve finale ?

Si ces questions vous titille, inscrivez-vous ! http://symposium.fdv-paris.org/register

PIPS


Un témoin, un policier et un statisticien voit un taxi bleu

13 septembre 2009

L’homme déambulait du côté de la gare Montparnasse quand soudain il vit un taxi bleu créer un accident et s’enfuir à toute allure. D’un coup il (l’homme) passa du statut de flâneur à celui de témoin, nettement moins réjouissant… Dans ce genre de cas, des études ont montré que le témoin a raison dans 80% des cas. Le policier quant à lui sait que 85% des taxis autour de la gare Montparnasse sont bleus. Pour savoir s’il doit croire le témoin ou non, le policier sort prestement son téléphone portable de sa poche, pianote le numéro de son pote statisticien et lui pose la question suivante: “quelle est donc la probabilité pour un taxi bleu d’être impliqué dans l’accident ?” Le statisticien raccrocha, se saisit d’un crayon et d’une feuille de papier et commença à triturer ses méninges. Voici, en gros, sa démarche.

taxi à Bangkok

Pour commencer, quelques notations. Quand on écrit P(A/B) on entend: probabilité de l’évènement A sachant que l’évènement B est survenu. Le “sachant que” est noté par le “/” dans la formule. Et puis bien sûr, si A est un évènement, \bar{A}) est son opposé et on a: P(A) + P(\bar{A}) = 1.

Ensuite, la première chose à faire est d’écrire les informations connues:

P( \text{le temoin dit que le taxi est bleu} / \text{le taxi est bleu} )

= P( \text{le temoin a raison} ) = 0.8

Cette probabilité renseigne le policier sur la probabilité qu’a le témoin d’avoir raison sur le fait que le taxi soit bleu.

On sait aussi que P( \text{le taxi est bleu} ) = 0.85. Cette probabilité décrit le degré de confiance qu’a le policier en le fait que le taxi soit bleu avant même d’avoir entendu le récit du témoin. En bon anglophone, on appellera cette probabilité le prior.

Maintenant ce qui intéresse vraiment le policier:

P( \text{le taxi est bleu} / \text{le temoin dit que le taxi est bleu} )

En d’autres mots, le policier veut savoir la probabilité qu’un taxi bleu soit impliqué dans l’accident sachant les données qu’il a de la part du témoin. Accrochez-vous bien: grâce aux travaux d’un révérend anglais du XVIIe siècle, Thomas Bayes, le statisticien va pouvoir fournir une réponse au policier. Sa contribution majeure fût le so-calledthéorème de Bayes“:

P( A / B ) = \frac{P( B / A ) P( A )}{P( B )}

pour deux évènements A et B, avec P(B) > 0.

Et pour P(B), on peut écrire:

P(B) = P(B/A) P(A) + P(B/\bar{A})P(\bar{A})

Ce qui est utile avec ce théorème, c’est qu’il permet de “renverser” les probabilités conditionnelles: si on connait P(A) et P(B) on peut trouver P(A/B) à partir de P(B/A) (et réciproquement).

Maintenant, on peut appliquer ce théorème à notre cas. Soit A l’évènement “le taxi est bleu” et B l’évènement “le témoin dit que le taxi est bleu”. On sait déjà que P(B/A)=0.8 et que P(A)=0.85. Il est donc facile de calculer P(B/\bar{A}):

= P( \text{le temoin dit que le taxi est bleu} / \text{le taxi n'est pas bleu} )

= P( \text{le temoin a tort} )

= 1 - P( \text{le temoin a raison} )

= 1 - 0.8

= 0.2

On peut aussi calculer:

P( \bar{A} )

= P( \text{le taxi n'est pas bleu} )

= 1 - P( \text{le taxi est bleu} )

= 1 - 0.85

= 0.15

On peut alors calculer:

P(B)

= P(B/A)P(A) + P(B/\bar{A})P(\bar{A})

= (0.8 \times 0.85 ) + ( 0.2 \times 0.15 )

= 0.71

Finalement, on répond à la question initiale:

P( \text{le taxi implique dans l'accident est bleu} / \text{le temoin dit que le taxi est bleu} )

= P( A/B )

= \frac{P(B/A)P(A)}{P(B)}

= \frac{0.8 \times 0.85}{0.71}

= 0.96

Mais attention, ce n’est pas fini, et c’est même là que ça devient vraiment intéressant, alors on ne faiblit pas et on lit jusqu’au bout !

Il y a deux probabilités-clés dans la formule de Bayes ci-dessus. La première est P( \text{le temoin dit que le taxi est bleu} / \text{le taxi est bleu} ) notée P(B/A). Puisque le témoignage est la seule donnée connue de la police et que le reste est une hypothèse (85% des taxis sont bleus), on peut voir cette probabilité comme étant P( \text{donnees} / \text{hypotheses} ). Cette probabilité est la vraisemblance (likelihood) des données en fonction des hypothèses: how likely the data are given the hypotheses.

La seconde probabilité-clé est P( \text{le taxi est bleu} ) notée P(A). Comme on l’a dit précédemment, c’est le prior, le degré de confiance qu’on a en l’hypothèse, avant d’avoir vu les données.

Grâce au théorème de Bayes, on calcule la probabilité P( \text{le taxi est bleu} / \text{donnees} ) appelée le posterior. En fonction des données que l’on observe, on ajuste notre probabilité de l’hypothèse. Il est donc aussi facile de calculer la probabilité P( \text{le taxi n'est pas bleu} / \text{le temoin dit que le taxi est bleu} ):

= P( \bar{A} / B )

= 1 - P( A / B )

= 1 - 0.96

= 0.04

Comme P( \text{le taxi est bleu} / \text{le temoin dit que le taxi est bleu} ) (qui vaut 0.96) est bien plus grande que P( \text{le taxi n'est pas bleu} / \text{le temoin dit que le taxi est bleu} ) (qui vaut 0.04), il est normal pour le policier de conclure que le taxi impliqué dans l’accident est bleu.

Jusqu’à maintenant on a simplement considéré comme données le témoignage selon lequel le taxi était bleu. Mais si le témoin dit que le taxi n’était pas bleu, que se passe-t-il ? Et bien on fait le même type de calcul et on obtient comme posterior:

P( \text{le taxi est bleu} / \text{le temoin dit que le taxi n'est pas bleu} )

= 0.59

et donc aussi:

P( \text{le taxi n'est pas bleu} / \text{le temoin dit que le taxi n'est pas bleu} )

= 0.41

Et là, stupéfait, on se rend compte que, dans ce cas-là aussi, le policier conclut que le taxi doit être bleu. Si je résume, quelque soit le témoignage de notre brave homme, le policier conclut à chaque fois que le taxi est bleu ! Le prior qu’a le policier sur la couleur des taxis a en fin de compte été plus fort que les données apportées par le témoignage.

Mais pourquoi écrire tout un billet sur cette question ? Pour plusieurs raisons, tout d’abord, si vous êtes arrivés jusqu’à ces lignes, cela signifie que vous avez compris l’usage de la formule de Bayes (yes…!). Mais surtout, ce billet me permet de parler de l’utilisation des statistiques dans l’enceinte d’un tribunal. En effet, dans des affaires délicates, les experts èsforensic statistics” sont amenés à présenter devant juges et jurés les probabilités respectives des différents scénarios possibles. Malheureusement, juges et jurés sont rarement conscients des implications d’une telle démarche. Voici le casse-tête: qui choisit les hypothèses de départ: le juge, le procureur, la défense ? Quelles données utilise-t-on ? Comment ont-elles été obtenues ces données ? Quel modèle emploie-t-on ?

Certains sont d’ailleurs allés loin dans la réflexion, voir l’article “Don’t teach statistics to lawyers !” de Robertson et Vignaux (1998). C’est un aspect du droit qui devient de plus en plus important, notamment avec les histoires de tests ADN (voir ce blog duquel est tiré l’essentiel de mon billet). Et pour la petite histoire, comment en suis-je arriver à parler de ça ? Et bien l’un de mes amis soutient sa thèse de maths dans quelques semaines et son directeur s’est beaucoup impliqué dans une affaire judiciaire au cours de laquelle des erreurs ont été commises dans l’estimation des probabilités…

Source: merci à Franz Golhen pour la photo du taxi


Chroniques d’un errant

28 août 2009

L’homme a traversé la route, un galurin beige et froissé sur le crâne, un sac à l’épaule gauche, étonnamment grand d’ailleurs, au vaste fond mais resserré en haut près de l’ouverture, beige également, fait d’une toile solide mais râpeuse; et sur son autre épaule il laissait reposer le manche d’une faux, la lame pendant dans son dos, fine mais brillante, aiguisée donc, une relique moyenâgeuse toujours indispensable. M’a-t-il vu ? Il n’en a rien montré, et quelques instants après avoir traversé la route, alors que je le dépassais en trombe, il empruntait déjà le sentier qui s’enfonçait à travers champ. La campagne roumaine…

campagne roumaine

L’été était déjà bien entamé, la ville s’était vidée, petit à petit, puis d’un coup. Les rues appartenait aux promeneurs et aux cyclistes. Je suis donc parti, parce qu’il était temps: le travail s’éternisait, la créativité gisait dans un sommeil profond, que rien ne semblait pouvoir troubler. Et puis une idée de voyage me trottait dans la tête, l’envie de partir s’est fait plus pressante, et l’occasion s’est présentée. Nous sommes donc parti un vendredi en fin de journée, l’esprit encore focalisé sur les problèmes du jour, direction plein est, le Grand Est; et ce n’est qu’avec la coupure nette et franche entre banlieue amorphe et campagne calme que nous sortîmes la tête de nos pensées et regardâmes au loin.

vente de fleurs le long des routes bavaroises

Le récit détaillé de mes vacances n’intéressera pas grand monde naturellement, rien que l’idée de raconter me fatigue déjà. D’ailleurs, je n’ai pas vraiment eu l’impression de partir en “vacances” à proprement parler, ce mot décrivant pour moi une sorte de stase intellectuelle durant laquelle on joue au tennis, on loue un catamaran et dont la seule difficulté réelle consiste à se souvenir des horaires du cinéma du coin.

Non, cette fois-ci, ces deux semaines de congés ont bien plus ressemblé à une véritable errance, le nez au vent, l’appareil photo à l’épaule et le livre sous le bras, un road trip à travers l’Europe de l’Est, ponctué d’arrêts plus ou moins longs qui, tous, ont marqué d’une manière ou d’une autre l’auteur de ces lignes:

  • au creux des vallées alpines bavaroises, dans ce Berchtesgaden de sinistre mémoire et pourtant si propret, entouré de camping-car suédois et de breaks allemands;
  • au cœur de Vienne, une exposition sur le portrait en photographie, o`u l’on voie que tout photographe commence comme tout le monde, à observer ses proches, amis et famille, puis se rend compte que faire ça revient à observer une humanité en mouvement, et finalement se lance dans la description, l’interprétation, la mise en scène de ces soubresauts qui l’attire et qu’il veut “rendre”; activité créatrice, à la fois personnelle et donc par essence subjective, laissant grand place à l’imagination mais cherchant aussi à détecter une réalité plus profonde, une “vérité” présente mais cachée; tiens ça me rappelle un autre type d’activité… En passant, retenez ces noms, Dirk Braeckman (Gand, Belgique) et Sally Mann (Lexington, US), des clichés superbes; et aussi “La Chambre claire” de Roland Barthes, à écrire sur la liste des futurs cadeaux !

Kunsthalle de Vienne

  • le plus grand festival de musique d’Europe sur une île de Budapest, un remake de Woodstock avec 400,000 personnes et des distributions gratuites de Coca zéro… Mais la rencontre d’un danseur du ballet Prejlocaj transforma ce qui semblait être un zoo pour décérébrés en quelques jours bien sympas. Le danseur, c’est bien connu, s’exprime avec son corps, mais à quel point il n’est plus que mouvements sans fin, jouant de souplesse et de rythmicité, maniant l’ondulation tel un musicien le silence, c’est rare de vivre ça de près. Question musique, on a eu droit à quelques pépites comme le groupe Oi Va Voi, Amadou et Mariam, Fat Boy Slim et des groupes tziganes, tous aussi déjantés les uns que les autres.

musique de rue

  • la Roumanie, les vallons perdus des Carpates, les monastères du XIIIe aux murs peints d’icônes orthodoxes, les charrettes tirées par des chevaux, les grand-mères un fichu sur la terre et une ficelle dans la main, au bout de laquelle une vache se laisse emmener, les grand-pères donnant des poignées de prunes juteuses et les tziganes vendant des seaux (oui, oui) de mûres sauvages, à déguster à la cuillère à soupe vue la quantité, l’habitant-hébergeur de routard servant des plats de viande au kilo, les discussions avec les mains pour obtenir une bière bien fraîche, la chambre d’hôtel qui rappelle celle de Kathmandou, les regards en coin devant un Français errant au milieu du village…

monstère des Carpates

au creux des Carpates

Mais avant tout, celui qui m’a réellement accompagné tout au long de ce voyage se trouve être un avocat turc. J’étais parti pour Istanbul, faute d’y arriver, j’ai voyagé avec un Stambuliote dans la tête. Il se nomme Galip, sa femme Ruya est parti un beau jour, lui laissant l’énigmatique et lapidaire message “Arrange-toi pour ne rien dire à mes parents! Tu auras de mes nouvelles.”, le livre est donc celui d’une (voire plusieurs) quête, celle de Galip envers Ruya, celle du chroniqueur Djélâl envers le poète Mevlâna, celle de Galip envers lui-même, celle de l’auteur envers une Istanbul mythifiée… Attention, amis lecteurs, notez-bien, certains passages sont des must-read ! La chronique dans laquelle les eaux du Bosphore se retirent, celle dans laquelle le coiffeur cherche à savoir combien il est difficile d’être soi-même, celle décrivant le puits… Le discours y est multiple, des personnages sur eux-même et des uns sur les autres, du romancier sur ses personnages et sur son activité d’écrivain, sur sa ville bien-aimée, sur l’histoire de son peuple et sur la condition humaine… La ville, la vie, s’expose sous nos yeux, ou plutôt se laisse découvrir; apercevoir un coin de rue au détour d’une page, un attroupement aussi désordonné que soudain, puis un long silence; au balcon d’un immeuble, contempler la neige qui tombe, recouvrant les quais d’un tapis étouffant; chercher la signification des signes sur le visage d’un jeune enfant; soupçonner Dante de s’être inspiré des houroufis; discuter la dernière chronique, la ressasser, déceler les pistes cachées, indiquant un quartier de la ville ou une des ses nombreuses places; …

viens, assis-toi, et lis

J’ai repris ma route; les douaniers, d’un regard sombre, m’ont regardé m’éloigner. Deux heures d’attente, à vider voiture et sacs, pêle-mêle sur le bitume, au pied d’un jeune Serbe en uniforme, consciencieux d’appliquer les règles pour faire au moins aussi bien que ses collègues d’en face maintenant devenus citoyens de l’Union, mais déconcerté par l’absence de cartouches de cigarettes ou de produits illégaux de quelque nature dans cette voiture conduite par un jeune baroudeur aux destinations décidément trop suspectes. Le soleil tapait fort, le jeune douanier avait bien chaud, et on ne trouvait rien: “allez, circulez… et bienvenue en Serbie !”. S’ouvre alors la route longeant le Danube, se déroule sous mes roues un lacis de virages langoureux, entre forêt et précipice, fleuve majestueux, encadré d’à-pic, porte naturelle vers d’autres espaces. On se sentait déjà sur le chemin du retour, trop tôt, trop vite…

le long du Danube

horizon

frontière

l'apprenti


Admiration et lecture

23 août 2009

Que d’autres se flattent des livres qu’ils ont écrits, moi, je suis fier de ceux que j’ai lus.

Borges