Le 25 novembre 2009, le Bangladesh Rice Research Institute (BRRI) annonça la commercialisation prochaine de trois variétés de riz résistant à des inondations. Cette nouvelle est d’une importance considérable pour ce pays qui subit régulièrement des lourdes pertes de rendement pendant la mousson. A peu près au même moment, l’International Finance Corporation (IFC, membre du World Bank Group) fis part d’un partenariat avec Energypac, une entreprise du Bangladesh, afin d’améliorer le secteur semencier de ce pays. Connaissant le faible développement de ce secteur, et donc son efficacité toute relative à produire et distribuer des semences performantes, cette nouvelle semble également importante.
Ainsi, sachant que le riz est, avec le blé et le maïs, l’une des productions agricoles les plus importantes pour la population humaine, ce 25 novembre 2009 doit-il être considéré comme une date charnière ? Ou bien ne faudrait-il pas plutôt remonter aux causes premières, comme par exemple la publication le 10 août 2006 dans la revue Nature de la découverte du gène Sub1A conférant ce type de résistance aux plants de riz le possédant ? Ou encore remonter jusqu’à la publication annonçant le séquençage du génome du riz, parue dans Nature le 11 août 2005 ? Voire remonter plus avant encore ?
Mais surtout, qu’est-ce qui est important dans cette succession de faits ? Comment les raconter ? Que cachent ces années de travail entre le séquençage brut d’un génome, la découverte d’un gène, la sélection assistée par marqueur, les essais en champ, l’autorisation de mise sur le marché, la commercialisation, la distribution, l’achat par les agriculteurs, les premières récoltes… ? Sachant qu’avant le séquençage des génomes ce sont les agriculteurs eux-même qui ont commencé à chercher, instinctivement, intuitivement, à perpétuer les variétés plus résistantes et de meilleurs rendements… Cette spirale infinie entre champs, laboratoires, administrations, marchés, etc, ne vous rappelle donc rien ?
L’hypothèse de cet essai est que le mot “moderne” désigne deux ensembles de pratiques entièrement différentes qui, pour rester efficaces, doivent demeurer distinctes mais qui ont cessé récemment de l’être. Le premier ensemble de pratiques crée, par “traduction”, des mélanges entre genres d’êtres entièrement nouveaux, hybrides de nature et de culture. Le second crée, par “purification”, deux zones ontologiques entièrement distinctes, celles des humains d’une part, celles des non-humains de l’autre. Sans le premier ensemble, les pratiques de purification seraient vides ou oiseuses. Sans le second, le travail de la traduction serait ralenti, limité ou même interdit. Le premier ensemble correspond à ce que j’ai appelé réseaux, le second à ce que j’ai appelé critique. Le premier, par exemple, lierait en une chaîne continue la chimie de la haute atmosphère, les stratégies savantes et industrielles, les préoccupations des chefs d’Etat, les angoisses des écologistes; le second établirait une partition entre un monde naturel qui a toujours été là, une société aux intérêts et aux enjeux prévisibles et stables et un discours indépendant de la référence comme de la société.
Bruno Latour, Nous n’avons jamais été modernes
Situé dans un coin quelconque de ce monde interprété comme un réseau, balancé entre désir de “traduction” et réflexe de “purification”, rien d’autre ne me vient en tête que ces journées de marche folle à travers les vallées de Baitadi, ponctuées de longues palabres, accroupi près d’une école en construction, en équilibre sur une frêle digue d’un canal d’irrigation naissant, environné de buffles et de cultures en terrasse, et accompagné d’amis au sourire éclatant.





Note: quelle coïncidence ! Juste après avoir écrit ce billet je suis tombé sur le documentaire “Main basse sur le riz” réalisé par Jean Crépu. Il y raconte “l’histoire et la vie” du riz, faisant intervenir le producteur, l’exportateur, le négociant, le trader, l’importateur et le consommateur, en passant par la Thaïlande, les Philippines, Genève, le Sénégal et le Mali. Pour finir sur une note d’espoir, telle cette nouvelle variété de riz pour l’Afrique.