Invasion d’ETs

Chaque cellule vivante possède un génome, la molécule d’ADN, qui contient l’information génétique nécessaire à sa survie (voir ce billet). On a vu précédemment que, selon les organismes, la taille du génome pouvait beaucoup varier (voir ce billet), et que ces variations entre génomes sont principalement dues aux éléments transposables, les ETs (voir ce billet).

En biologie, lorsque l’on s’intéresse à quelque chose sous l’angle de l’évolution, se posent généralement deux questions: l’origine (comment c’est apparu) et la maintenance (pourquoi ça s’est maintenu au cours du temps). Prenons l’exemple d’une famille d’ETs dans un génome. On parle de « famille » parce qu’un ET est capable de transposer (de changer de place) au sein du génome-hôte et, par extension, de se multiplier: on dit alors que toutes les copies ayant pour ancêtre commun cet ET-là forment une famille. Mais à l’origine, cet ET, il vient d’où ?

Mettons de côté la question de l’origine du tout premier ET (que j’ai brièvement abordée ici) et considérons simplement un organisme, par exemple le poisson rouge qui tourne dans son bocal. Si l’on séquence son génome, on y trouvera des ETs. Ils viennent  soit de son père et/ou de sa mère, comme tout autre constituant de son génome (transmission verticale), soit d’ailleurs (transmission horizontale), et bien sûr, c’est plus amusant de s’intéresser au deuxième cas… Mais avant de savoir si les ETs de notre poisson rouge lui viennent de l’espace, on peut déjà se demander si ça arrive fréquemment que des ETs soient transmis horizontalement.

En 2008, des chercheurs ont répondu à cette question dans le cas des animaux en montrant qu’une famille d’ETs (appelée SPIN pour SPace INvaders…) avait envahie par transferts horizontaux plusieurs génomes de mammifères au cours de centaines de millions d’années (voir cet article). Mais au juste, comment fait-on ça ?

Depuis quelques années, on a les moyens techniques pour séquencer des génomes appartenant à beaucoup d’espèces différentes. Dans notre cas, les auteurs de l’étude recherchaient les ETs présents dans le génome d’un lémurien, Otolemur garnettii (la jolie petite bête photographiée ci-dessous). Ils ont utilisé une approche bioinformatique d’alignement de séquences et ont trouvé un ET qu’ils ne connaissaient pas très bien, appartenant a priori à la famille des hAT. Pour en savoir plus, ils ont regardé si cet ET n’était pas présent chez d’autres espèces comme l’homme, la souris, l’éléphant, le chien, la chauve-souris… et ils l’ont trouvé chez certains d’entre eux mais pas tous ! Ça met la puce à l’oreille, vous en conviendrez… En effet, la phylogénie (l’arbre généalogique) ci-dessous montre que les SPINs sont présents dans 6 génomes de tétrapodes mais pas dans les autres (les barres verticales indiquent la distribution des copies en fonction de leur âge).

transferts horizontaux d'ETS chez les mammifères

On peut imaginer tout d’abord que l’ancêtre de tous les génomes analysés (à la racine de l’arbre, donc il a vécu il y a environ 350 millions d’années) possédait déjà cet ET et qu’au cours du temps, de nouvelles espèces sont apparues, certaines perdant cet ET pour diverses raisons, tandis que d’autres le gardaient. Dans ce cas-là, les copies de l’ET devraient être très anciennes et toutes avoir à peu près le même âge. L’autre possibilité est d’imaginer que plusieurs transferts horizontaux sont arrivés dans les différentes branches de l’arbre et donc que les ETs sont beaucoup plus jeunes et que les copies d’un génome peuvent avoir un âge différent de celles dans un autre génome (c’est-à-dire le long d’une autre branche de l’arbre). Tenez vous bien: on trouve justement que les copies d’ETs sont jeunes et que, par exemple, les copies chez la chauve-souris sont plus jeunes que celles chez le rat !

Tout ça veut donc dire qu’il y a eu des transferts horizontaux, et ce plusieurs fois, au cours de l’évolution menant à ces espèces. On ne sait pas très bien comment de telles choses arrivent, certains supposent qu’un parasite d’une espèce peut en parasiter une autre et qu’il peut faire la navette de l’une à l’autre en transférant du matériel génétique de temps en temps, ce qui pourait être le cas des poux ou bien des achariens, mais rien n’a encore été observé. Comme quoi, les morceaux d’ADN aussi ça aime se balader… !

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