Quelques naturalistes français des Lumières

En cette fin de semaine, je me suis plonger, avec délices, dans l’histoire de ces penseurs français qui, au XVIIIe et XIXe siècles, ont tenté de comprendre d’où venait l’extraordinaire diversité du monde vivant qui nous entoure et dont nous faisons parti. Que d’efforts pour déchiffrer la nature, révéler les mécanismes à l’œuvre, expérimenter les hypothèses, observer les exceptions et ainsi paver le chemin au XXe siècle qui verra l’explosion de la biologie !

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Ce n’est pas sans émotion que l’on découvre les intuitions géniales de Maupertuis qui suggère la présence des mutations avec en toile de fond la sélection naturelle qui ne dit pas son nom, de même les propos de Lamarck qui assied sa compréhension de l’évolution sur de nombreuses observations et une théorisation poussée. Lire ces textes aujourd’hui, repérer les errements de leurs auteurs autant que leurs fulgurances et les confronter aux connaissances les plus récentes, tout ceci est un grand moment de plaisir que je vous laisse savourer. Les citations sont extraites des documents originaux numérisés et disponibles gratuitement sur Internet (merci à la BNF, au CNRS et à Google).  Pour Maupertuis, j’ai simplement remplacé les « f » par des « s » pour faciliter la lecture.

Maupertuis (1698-1759), dans Vénus physique (lien) en 1745:

p. 31, sur la fécondation:

Richesse immense, fécondité sans bornes de la nature! n’êtes -vous pas ici une prodigalité? Et ne peut-on pas vous reprocher trop d’appareil et de dépense? De cette multitude prodigieuse de petits animaux qui nagent dans la liqueur séminale, un seul parvient à l’humanité […]

p. 69, sur l’analogie:

L’Analogie nous délivre de la peine d’imaginer des choses nouvelles; & d’une peine encore plus grande, qui est de demeurer dans l’incertitude. Elle plaît à notre esprit: mais plaît-elle tant à la nature?

à partir de la p. 135, les étonnants prémisses du mutationnisme:

Il ne seroit pas impossible qu’un jour la fuite des oeufs blancs qui peuplent nos régions, venant à manquer, toutes les nations Européennes changeassent de couleur: comme il ne seroit pas impossible aussi que la sources des oeufs noirs étant épuisée, l’Ethipoie n’eût plus que des habitans blancs. C’est ainsi que dans une carrière profonde, lorsque la veine de marbre blanc est épuisée, l’on ne trouve plus que des pierres de différentes couleursqui se succèdent les unes aux autres. C’est ainsi que des races nouvelles d’hommes peuvent paroître sur la terre, & que les anciennes peuvent s’éteindre.

Ce n’est point au blanc & au noir que se réduisent les variétés du genre humain: on en trouve mille autres; & celles qui frappent le plus notre vue, ne coutent peut-être pas plus à la nature que celles que nous n’apercevons qu’à peine. Si l’on pouvait s’en assurer par des expériences décisives, peut-être trouveroit-on aussi rare de voir naitre avec des yeux bleux un enfant dont tous les ancêtres auroient eu les yeux noirs, qu’il l’est de voir naître un enfant blanc de parent negres.

Les enfants d’ordinaire ressemblent leur parents: & les variétés mêmes avec lesquelles ils naissent, sont souvent des effets de cette ressemblance. Ces variétés, si on les pouvait suivre, auroient peut-être leur origine dans quelque ancêtre inconnu. elles se perpétuent par des générations répétées d’individus qui les ont; & s’effacent par des générations d’individus qui ne les ont pas. Mais ce qui est peut-être encore plus étonnant, c’est après une interruption de ces variétés, de les voir reparoître; de voir l’enfant qui ne ressemble ni à son père ni à sa mère, naître avec les traits de son ayeul. Ces faits, tout merveilleux qu’ils sont, sont trop fréquents pour qu’on les puisse révoquer en doute.

p. 140, sur l’apparition de nouvelles espèces:

La Nature contient le fond de toutes ces variétés: mais le hazard ou l’art les mettent en oeuvre. C’est ainsi que ceux dont l’industrie s’applique à satisfaire le gout des curieux, sont, pour ainsi dire, créateurs d’espèces nouvelles. Nous voyons paroître des races de chiens, de pigeons, de serins qui n’étoient point auparavant dans la nature. Ce n’ont été d’abord que des individus fortuits; l’art et les générations répétées en ont fait des especes.

p. 142, la suggestion voilée de la sélection naturelle et du rôle joué par l’environnement:

[…] nous ne voyons que trop souvent des productions qui pour le Physicien sont du même genre; des races de louches, de boîteux, de gouteux, de phtisiques: et malheureusement il ne faut pas pour leur établissement une longue suite de générations. Mais la sage nature, par le dégout qu’elle a inspiré pour ces défauts, n’a pas voulu qu’ils se perpétuassent: les beautés sont plus surements héréditaires, la taille & les jambes que nous admirons, sont l’ouvrage de plusieurs générations où l’on s’est appliqué à les former.

Buffon (1707-1788), sur l’expérimentation, dans la préface de sa traduction de la Statique des végétaux de Stephen Hales en 1779:

C’est par des expériences fines, raisonnées et suivies, que l’on force la nature à découvrir son secret; toutes les autres méthodes n’ont jamais réussi… Les recueils d’expériences et d’observations sont donc les seuls livres qui puissent augmenter nos connaissances.

Lamarck (1744-1829), sur la biologie et l’évolution, dans Recherches sur l’organisation des corps vivants (lien) en 1802:

p. 4, sur l’activité du chercheur

Rassembler les faits observés, et les employer à découvrir des vérités inconnues, c’est, dans l’étude de la nature, la tâche que doit s’imposer d’une manière inébranlable quiconque se dévoue à concourir à ses véritables progrès.

p. 10, sur la nécessité de théoriser l’origine des espèces face à leur simple classification

Sans doute il est utile pour l’avancement de nos connoissances en Histoire naturelle de diviser et sous-diviser suffisamment, à l’aide de caractères communs et plus particuliers, la masse des êtres naturels observés, afin d’arriver jusqu’à la détermination des espèces, dont le nombre paroît être sans bornes dans la nature. […] Mais, ne vous y trompez pas ce n’est point là réellement où doivent se borner les vues du Naturaliste. Combien donc n’importe-t-il pas, pour les progrès et la dignité des sciences naturelles, de diriger nos recherches, non-seulement vers la détermination des espèces, à mesure que l’occasion nous favorise à cet égard; mais encore de les porter vers la connoissance de l’origine, des rapports, et du mode d’existence de toutes les productions naturelles dont nous sommes environnés par-tout !

p. 51, sur la « transformation des espèces » en opposition donc aux thèses fixistes de Linné par exemple

Il faut, pour changer chaque systême intérieur d’organisation, un concours de circonstances plus influentes et de bien plus longue durée, que pour altérer et modifier les organes extérieurs. J’observe néanmoins que lorsque les circonstances l’exigent, la nature passe d’un systême à l’autre, sans faire de saut, pourvu qu’ils soient voisins. C’est en effet par cette faculté qu’elle est parvenue à les former tous successivement, en procédant du plus simple au plus composé.

p. 59, sur le rôle joué par l’environnement dans l’apparition et l’évolution des espèces

Ce ne sont pas les organes, c’est-à-dire la nature et la forme des parties du corps d’un animal, qui ont donné lieu à ses habitudes et à ses facultés particulières ; mais ce sont au contraire ses habitudes, sa manière de vivre, et les circonstances dans lesquelles se sont rencontrés les individus dont il provient, qui ont avec le temps constitué la forme de son corps, le nombre et l’état de ses organes, enfin les facultés dont il jouit. […]

On aperçoit en effet que l’extrême multiplicité de ces ressources naît elle-même de la diversité inexprimable des situations et des circonstances qui, dans tous les points de la surface du globe, influent avec le temps sur chaque corps doué de la vie, et le constituent dans l’état où il se trouve. Cette diversité dans les formes, dans le nombre et le développement des organes ainsi que des facultés, est si considérable, qu’il semble que tout ce qu’il est possible d’imaginer ait effectivement lieu […]

p. 62, encore sur l’évolution des espèces

Si, à deux enfans nouveaux nés et de sexes différens, l’on masquoit l’oeil gauche pendant le cours de leur vie si ensuite on les unissoit ensemble, et l’on faisoit constamment la même chose à l’égard de leurs enfants, ne les unissant jamais qu’entre eux, je ne doute pas qu’au bout d’un grand nombre de générations, l’oeil gauche chez eux ne vînt à s’oblitérer naturellement, et insensiblement à s’effacer. Par la suite même d’un temps énorme, les circonstances nécessaires restant les mêmes, l’oeil droit
parviendroit petit à petit à se déplacer. […] Cependant la taupe, qui par ses habitudes fait très-peu d’usage de la vue, n’a que des yeux très-petits et à peine apparens, parce qu’elle exerce très-peu cet organe.

p. 70, sur l’hérédité des caractères, acquis ou non

Or, chaque changement acquis dans un organe par une habitude d’emploi suffisante pour l’avoir opéré, se conserve ensuite par la génération, s’il est commun aux individus qui dans la fécondation concourent ensemble à la reproduction de leur espèce. Enfin ce changement se propage et passe ainsi dans tous les individus qui se succèdent et qui sont soumis aux mêmes circonstances, sans qu’ils aient été obligés de l’acquérir par la voie qui l’a réellement créé.

p. 77, sur ce que l’on nommerait aujourd’hui la recherche fondamentale

Qui oseroit entreprendre d’assigner les bornes de l’intelligence humaine, et assurer que jamais l’homme n’acquerra telle connoissance ou ne pénétrera tel secret de la nature?

Des intérêts particuliers et les difficultés qu’oppose avec constance l’ignorance toujours intolérante, peuvent à la vérité arrêter ses efforts, ou au moins en borner et même en anéantir les résultats:  je crois malgré cela que tout ami sincère de la vérité, que tout homme patient, capable d’observer, de rassembler les faits, et de réfléchir avec quelque profondeur, doit tout examiner, tenter de tout connoître, et confier ensuite à la postérité l’usage qu’elle jugera convenable de faire de ce qu’il aura su apercevoir.

Cuvier (1769-1832), sur les citations en science, dans ses Leçons d’anatomie comparée (lien) en 1805:

Vous reconnoîtrez, sans doute, dans ces aveux, le desir de rendre un témoignage éclatant de reconnoissance à tous ceux dont les idées ou les travaux m’ ont été utiles ; mais je souhaite encore plus que vous y voyiez celui d’encourager et d’entretenir cet esprit communicatif, si noble, si touchant, qui règne aujourd’hui parmi la plupart des naturalistes. Occupés de défricher ensemble le vaste champ de la nature, ils sont, pour ainsi dire, en communauté de travaux et de succès; et pourvu qu’une découverte soit faite, il leur importe peu qui d’eux ou de leurs amis y attachera son nom.

De Candolle (1778-1841), dans son Essai élémentaire de géographie botanique, tiré du Dictionnaire de sciences naturelles (ADeCandolle_GéographieBotanique), en 1820:

p. 6, sur la compétition inter-espèce:

[…] considérons sous ce rapport les plantes d’un même pays qui offre une grande variété de localités; toutes ces plantes sont dans un état de guerre continuel; les premières qui s’établissent dans un lieu en excluent les autres, les grandes étouffent les petites, les vivaces étouffent celles dont la durée est plus courtes, les plus fécondes chassent celles qui se multiplient plus difficilement […]

p. 15, sur la non-évolution des espèces:

Il est facile  de voir que toute ces discussions sur les lois de la distribution des végétaux dans le monde repose essentiellement sur l’opinion de la permanence des espèces, opinion qu’appuyent de nombreux arguments et qu’on ne peut attaquer qu’en négligeant les faits bien connus et en se rejetant dans les faits mal connus.

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