Chroniques d’un errant

L’homme a traversé la route, un galurin beige et froissé sur le crâne, un sac à l’épaule gauche, étonnamment grand d’ailleurs, au vaste fond mais resserré en haut près de l’ouverture, beige également, fait d’une toile solide mais râpeuse; et sur son autre épaule il laissait reposer le manche d’une faux, la lame pendant dans son dos, fine mais brillante, aiguisée donc, une relique moyenâgeuse toujours indispensable. M’a-t-il vu ? Il n’en a rien montré, et quelques instants après avoir traversé la route, alors que je le dépassais en trombe, il empruntait déjà le sentier qui s’enfonçait à travers champ. La campagne roumaine…

campagne roumaine

L’été était déjà bien entamé, la ville s’était vidée, petit à petit, puis d’un coup. Les rues appartenait aux promeneurs et aux cyclistes. Je suis donc parti, parce qu’il était temps: le travail s’éternisait, la créativité gisait dans un sommeil profond, que rien ne semblait pouvoir troubler. Et puis une idée de voyage me trottait dans la tête, l’envie de partir s’est fait plus pressante, et l’occasion s’est présentée. Nous sommes donc parti un vendredi en fin de journée, l’esprit encore focalisé sur les problèmes du jour, direction plein est, le Grand Est; et ce n’est qu’avec la coupure nette et franche entre banlieue amorphe et campagne calme que nous sortîmes la tête de nos pensées et regardâmes au loin.

vente de fleurs le long des routes bavaroises

Le récit détaillé de mes vacances n’intéressera pas grand monde naturellement, rien que l’idée de raconter me fatigue déjà. D’ailleurs, je n’ai pas vraiment eu l’impression de partir en « vacances » à proprement parler, ce mot décrivant pour moi une sorte de stase intellectuelle durant laquelle on joue au tennis, on loue un catamaran et dont la seule difficulté réelle consiste à se souvenir des horaires du cinéma du coin.

Non, cette fois-ci, ces deux semaines de congés ont bien plus ressemblé à une véritable errance, le nez au vent, l’appareil photo à l’épaule et le livre sous le bras, un road trip à travers l’Europe de l’Est, ponctué d’arrêts plus ou moins longs qui, tous, ont marqué d’une manière ou d’une autre l’auteur de ces lignes:

  • au creux des vallées alpines bavaroises, dans ce Berchtesgaden de sinistre mémoire et pourtant si propret, entouré de camping-car suédois et de breaks allemands;
  • au cœur de Vienne, une exposition sur le portrait en photographie, o`u l’on voie que tout photographe commence comme tout le monde, à observer ses proches, amis et famille, puis se rend compte que faire ça revient à observer une humanité en mouvement, et finalement se lance dans la description, l’interprétation, la mise en scène de ces soubresauts qui l’attire et qu’il veut « rendre »; activité créatrice, à la fois personnelle et donc par essence subjective, laissant grand place à l’imagination mais cherchant aussi à détecter une réalité plus profonde, une « vérité » présente mais cachée; tiens ça me rappelle un autre type d’activité… En passant, retenez ces noms, Dirk Braeckman (Gand, Belgique) et Sally Mann (Lexington, US), des clichés superbes; et aussi « La Chambre claire » de Roland Barthes, à écrire sur la liste des futurs cadeaux !

Kunsthalle de Vienne

  • le plus grand festival de musique d’Europe sur une île de Budapest, un remake de Woodstock avec 400,000 personnes et des distributions gratuites de Coca zéro… Mais la rencontre d’un danseur du ballet Prejlocaj transforma ce qui semblait être un zoo pour décérébrés en quelques jours bien sympas. Le danseur, c’est bien connu, s’exprime avec son corps, mais à quel point il n’est plus que mouvements sans fin, jouant de souplesse et de rythmicité, maniant l’ondulation tel un musicien le silence, c’est rare de vivre ça de près. Question musique, on a eu droit à quelques pépites comme le groupe Oi Va Voi, Amadou et Mariam, Fat Boy Slim et des groupes tziganes, tous aussi déjantés les uns que les autres.

musique de rue

  • la Roumanie, les vallons perdus des Carpates, les monastères du XIIIe aux murs peints d’icônes orthodoxes, les charrettes tirées par des chevaux, les grand-mères un fichu sur la terre et une ficelle dans la main, au bout de laquelle une vache se laisse emmener, les grand-pères donnant des poignées de prunes juteuses et les tziganes vendant des seaux (oui, oui) de mûres sauvages, à déguster à la cuillère à soupe vue la quantité, l’habitant-hébergeur de routard servant des plats de viande au kilo, les discussions avec les mains pour obtenir une bière bien fraîche, la chambre d’hôtel qui rappelle celle de Kathmandou, les regards en coin devant un Français errant au milieu du village…

monstère des Carpates

au creux des Carpates

Mais avant tout, celui qui m’a réellement accompagné tout au long de ce voyage se trouve être un avocat turc. J’étais parti pour Istanbul, faute d’y arriver, j’ai voyagé avec un Stambuliote dans la tête. Il se nomme Galip, sa femme Ruya est parti un beau jour, lui laissant l’énigmatique et lapidaire message « Arrange-toi pour ne rien dire à mes parents! Tu auras de mes nouvelles. », le livre est donc celui d’une (voire plusieurs) quête, celle de Galip envers Ruya, celle du chroniqueur Djélâl envers le poète Mevlâna, celle de Galip envers lui-même, celle de l’auteur envers une Istanbul mythifiée… Attention, amis lecteurs, notez-bien, certains passages sont des must-read ! La chronique dans laquelle les eaux du Bosphore se retirent, celle dans laquelle le coiffeur cherche à savoir combien il est difficile d’être soi-même, celle décrivant le puits… Le discours y est multiple, des personnages sur eux-même et des uns sur les autres, du romancier sur ses personnages et sur son activité d’écrivain, sur sa ville bien-aimée, sur l’histoire de son peuple et sur la condition humaine… La ville, la vie, s’expose sous nos yeux, ou plutôt se laisse découvrir; apercevoir un coin de rue au détour d’une page, un attroupement aussi désordonné que soudain, puis un long silence; au balcon d’un immeuble, contempler la neige qui tombe, recouvrant les quais d’un tapis étouffant; chercher la signification des signes sur le visage d’un jeune enfant; soupçonner Dante de s’être inspiré des houroufis; discuter la dernière chronique, la ressasser, déceler les pistes cachées, indiquant un quartier de la ville ou une des ses nombreuses places; …

viens, assis-toi, et lis

J’ai repris ma route; les douaniers, d’un regard sombre, m’ont regardé m’éloigner. Deux heures d’attente, à vider voiture et sacs, pêle-mêle sur le bitume, au pied d’un jeune Serbe en uniforme, consciencieux d’appliquer les règles pour faire au moins aussi bien que ses collègues d’en face maintenant devenus citoyens de l’Union, mais déconcerté par l’absence de cartouches de cigarettes ou de produits illégaux de quelque nature dans cette voiture conduite par un jeune baroudeur aux destinations décidément trop suspectes. Le soleil tapait fort, le jeune douanier avait bien chaud, et on ne trouvait rien: « allez, circulez… et bienvenue en Serbie ! ». S’ouvre alors la route longeant le Danube, se déroule sous mes roues un lacis de virages langoureux, entre forêt et précipice, fleuve majestueux, encadré d’à-pic, porte naturelle vers d’autres espaces. On se sentait déjà sur le chemin du retour, trop tôt, trop vite…

le long du Danube

horizon

frontière

l'apprenti

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