Secret bancaire

Court billet sur un sujet qui me travaille depuis quelques temps, que malheureusement je connais trop peu et sur lequel je peux donc me tromper. Quoi qu’il en soit, j’essaie de faire preuve de bon sens.

Ainsi, ce matin, en flânant sur le site du Monde, je suis tombé sur l’interview du président de l’association suisse des banquiers (ASB). Il décrit le projet proposé par l’ASB pour préserver le secret bancaire tout en évitant l’évasion fiscale. C’est très simple: les banques suisses connaissent la nationalité des personnes déposant des fonds chez elles. Elles peuvent donc prélever elles-mêmes l’impôt et le reverser à l’Etat en question sans que celui-ci n’ait à connaître l’identité de la personne imposée.

Le Monde: Votre association va plus loin, proposant que les banquiers suisses jouent à l’avenir le rôle de percepteurs pour les fiscs étrangers. Pourquoi ce projet ?

Le président de l’ASB: Notre projet, baptisé Rubik, propose de prélever un impôt à la source auprès des clients étrangers et de le reverser à l’Etat concerné, sans révéler l’identité du client. C’est une alternative, tout aussi bonne, au système d’échange automatique d’informations fiscales pratiqué au sein de l’Union européenne.

Et un peu plus loin, à propos de la transmission automatique des données des banques suisse vers les Etats étrangers:

Le Monde: Inefficace ?

Le président de l’ASB: Oui. Pas un seul pays en Europe ne peut dire en quoi cet échange automatique d’informations a été utile – à part pour dire que, sur le papier, tout est transparent. La transmission automatique n’implique pas que les données fiscales soient utilisables et utilisées.

J’avoue être très surpris par cette remarque… Comment peut-on dire, sciemment, que le partage d’une information, quelle qu’elle soit, soit inefficace ?? L’inefficience des marchés ne vient-elle donc pas (en partie peut-être) de l’asymétrie d’information ? Et il rajoute une couche sur l’inutilité de la transparence ! En fait la raison de tels propos me semble claire: si la Suisse perd le secret bancaire, elle ne sera plus compétitive pour attirer des capitaux désirant la confidentialité, ceux-ci étant « faciles » à déplacer, ils iront donc ailleurs. Raison tellement claire que le président de l’ASB le dit lui-même:

Le président de l’ASB: Les propositions que nous faisons allient justement la conformité fiscale et la protection de la sphère privée. Si nous ne parvenons pas à convaincre ces clients, le risque est que certains aillent se cacher toujours plus loin, dans des paradis fiscaux. Ce n’est pas dans l’intérêt de nos voisins.

Décidément ce monsieur est particulièrement prévenant, à se préoccuper comme cela de notre intérêt. Je ne lui accorde cependant pas toute ma confiance, et ce pour plusieurs raisons:

  • je suis loin d’être convaincu que les intérêts qu’il représente soient en accord avec celui d’un Etat étranger, surtout s’il accorde si peu de cas au partage de l’information;
  • le site web de l’ASB a une tendance à embellir les avantages du système bancaire suisse, tout du moins à éviter d’en aborder les failles.

Ce dernier point est facile à vérifier. Sur cette page, l’ASB décrit succinctement le système bancaire suisse, par exemple:

Les avantages de la banque universelle sont la répartition des risques sur un nombre élevé d’opérations bancaires et de clients de toutes branches économiques.

Et un peu plus bas:

Les deux grandes banques Credit Suisse Group et UBS SA se partagent plus de 50 % du total des bilans. L’UBS est leader à l’échelle mondiale en matière de gestion de fortune. Elle occupe également la première place en Suisse en ce qui concerne les opérations avec la clientèle privée et les entreprises, et, à l’échelle globale, elle est un important prestataire en matière d’Investment Banking et d’opérations sur titres.

Alors quand l’on sait les déboires rencontrés par UBS ces dernières années, apparemment dus à ses prises de position particulièrement risquées sur certains marchés financiers, on a soudain quelques doutes sur les propos tenus par le président de l’ASB. Pour plus de détails sur les pertes d’UBS, je vous laisse lire cet article et cet article.

Et pour finir la « banque universelle » telle que décrite sur le site web de l’ASB ne me semble pas être forcément le modèle le plus robuste. Par « robuste » j’utilise la définition des biologistes (peut-être est-elle différente ailleurs ? mais j’en doute): la robustesse est une propriété qui permet à un système de maintenir ses fonctions malgré des perturbations internes ou externes. A ce propos on ne pourra que trouver de l’intérêt à cette revue parue dans Nature reviews Genetics il y a quelque temps:

Robustness is a ubiquitously observed property of biological systems. It is considered to be a fundamental feature of complex evolvable systems. It is attained by several underlying principles that are universal to both biological organisms and sophisticated engineering systems. Robustness facilitates evolvability and robust traits are often selected by evolution. Such a mutually beneficial process is made possible by specific architectural features observed in robust systems. But there are trade-offs between robustness, fragility, performance and resource demands, which explain system behaviour, including the patterns of failure. Insights into inherent properties of robust systems will provide us with a better understanding of complex diseases and a guiding principle for therapy design.

Kitano, H., November 2004. Biological robustness. Nature reviews. Genetics 5 (11), 826-837.

Ainsi pour finir, je me demande en quoi le système bancaire suisse, c’est-à-dire la « banque universelle », est décrit par l’ASB comme étant si avantageux, notamment par le fait qu’il répartisse les risques sur un nombre élevé d’opérations bancaires et d’acteurs. Bien sûr il est meilleur de répartir les risques que pas du tout, c’est trivial. Mais il n’est pas du tout optimal de les répartir sur tous les acteurs en présence car cela peut mener à une synchronisation de ces acteurs, configuration dans laquelle une perturbation peut être transmise très rapidement d’un bout à l’autre de la chaîne, à tous les acteurs, et déclencher ce que les économistes ont brandi si souvent depuis la chute de Lehman Brothers: la crise systémique. A ce sujet, certains historiens de l’économie rappellent l’impact de la suppression du Glass-Steagall Act sur la crise financière de 2007-2008.

Le Glass-Steagall Act, empêchant notamment des banques de dépôts d’avoir des activités de banques d’investissement, a été instauré en 1933 par Roosevelt suite à la crise de 1929. Or, en 1999, sous la présidence démocrate de Clinton, cette loi est abrogée car elle était « inadaptée à la croissance des marchés financiers »… Mmm, amusant n’est-ce pas ? Toujours est-il que certains demandent maintenant son rétablissement, notamment au Parlement suisse !

Sur ce point, je ne suis absolument pas compétent pour dire quoi que ce soit. Peut-être que rétablir une incompatibilité totale entre banques de dépôts et banques d’investissement serait trop brutale. Toujours est-il que certains économistes se penchent de plus en plus sur les travaux des biologistes, notamment Andrew Lo:

One of the most influential ideas in the past 30 years of the Journal of Portfolio Management is the Efficient Markets Hypothesis, the idea that market prices incorporate all information rationally and instantaneously. However, the emerging discipline of behavioral economics and finance has challenged this hypothesis, arguing that markets are not rational, but are driven by fear and greed instead. Recent research in the cognitive neurosciences suggests that these two perspectives are opposite sides of the same coin. In this article I propose a new framework that reconciles market efficiency with behavioral alternatives by applying the principles of evolution—competition, adaptation, and natural selection—to financial interactions. By extending Herbert Simon’s notion of « satisficing » with evolutionary dynamics, I argue that much of what behavioralists cite as counterexamples to economic rationality—loss aversion, overconfidence, overreaction, mental accounting, and other behavioral biases—are, in fact, consistent with an evolutionary model of individuals adapting to a changing environment via simple heuristics. Despite the qualitative nature of this new paradigm, the Adaptive Markets Hypothesis offers a number of surprisingly concrete implications for the practice of portfolio management.

Lo, A. 2004. Journal of Portfolio Management, 15-29.

Et cela ne peut que me plaire… Et vous, qu’en pensez-vous ? Y aurait-il par hasard parmi mes lecteurs certaines personnes en sachant plus que moi sur ces questions relatives aux marchés financiers ?

Note du 16/02: apparemment, les économistes sont bien sur la piste décrite ci-dessus à savoir le risque de crise systémique lorsque tous les acteurs de l’économie sont trop interdépendants.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :