Amère prise de conscience et ingéniosité langagière

Gao Xingjian, Le livre d’un homme seul

chapitre 16

Un homme seul est tellement peu de choses, tout ce qu’il peut faire c’est s’exprimer, rien d’autre.

chapitre 39

La liberté est un regard, une intonation, regard et intonation peuvent se réaliser, donc tu n’es pas sans rien. Et cette liberté est aussi bien confirmée que l’existence de la matière, que l’affirmation de l’arbre, de l’herbe, de la goutte d’eau; la liberté d’user de ta vie est tout aussi irréfutable et indubitable.

Pourtant, la liberté est si éphémère, ton regard, ton intonation ne viennent que d’un instant, d’une attitude adoptée par toi-même: ce que tu veux saisir, c’est justement cette liberté fugitive. Tu as recours au langage précisément parce que tu veux en confirmer l’existence, même si ce que tu écris ne peux pas exister éternellement.

Quand tu écris, tu vois cette liberté et tu l’entends, à l’instant où tu écris, où tu lis, où tu entends, la liberté existe dans ton expression même, tu as soif de ce petit luxe: l’expression de la liberté et la liberté de t’exprimer; et quand tu l’as obtenu, tu te sens à l’aise.

La liberté ne se donne pas, ne s’achète pas, elle est plutôt ta propre conscience de la vie, le délice de ta vie; goûte à cette liberté, comme à la jouissance que t’apporte l’amour physique avec une belle femme. N’est-ce pas la même chose ?

La liberté ne supporte ni la sainteté ni le pouvoir dictatorial, tu ne veux ni de l’une ni de l’autre et de toute façon tu ne pourrais les obtenir; plutôt que de dépenser autant d’efforts pour y accéder, mieux vaut avoir la liberté.

Plutôt que de dire que Bouddha est en toi, mieux vaut dire que la liberté est en soi. La liberté ne vient jamais d’autrui, si tu penses au regard des autres, sans même parler de leur faire plaisir, et si tu fais de beaux discours pour les distraire, tu te plieras à leur goûts; celui qui y prendra plaisir, ce ne sera pas toi et ta liberté sera fichue.

La liberté ne concerne pas autrui, elle ne doit pas t’être reconnue par qui que ce soit, tu ne pourras l’obtenir qu’en dépassant les contraintes des autres, il en est de même pour la liberté de t’exprimer.

La liberté peut se manifester sous forme de douleur et de tristesse; si elle n’est pas étouffée par la douleur et la tristesse, même si elle sombre dedans, tu peux encore la voir, la douleur et la tristesse sont donc libres aussi; tu as besoin d’une douleur libre et d’une tristesse libre, si la vie vaut encore la peine d’être vécue, c’est justement pour cette liberté qui t’apporte enfin la joie et la sérénité.

chapitre 53

Ce qu’il voulait lui dire enfin, c’était que l’on peut étrangler un homme, mais que, quelle que soit sa faiblesse, on ne peut pas étrangler sa dignité; si l’homme est homme, c’est parce qu’il possède un minimum de dignité personnelle que nul ne peut anéantir. Même si un homme vit comme un ver, sait-on que cet insecte a sa dignité, si on l’écrase, avant de mourir, il peut faire semblant d’être déjà mort, se débattre, s’enfuir pour tenter de se sauver, et la dignité de l’insecte en tant qu’insecte ne peut être détruite. On abat l’homme comme un fétu de paille, mais a-t-on jamais vu un fétu de paille tenter de sauver sa vie au moment d’être coupé ? Certes, l’homme n’est pas comme le fétu de paille, mais ce que lui il veut absolument montrer, c’est que hormis la vie, l’homme possède aussi la dignité, S’il n’y a plus de moyen pour lui de la protéger, s’il n’est pas tué et s’il ne se suicide pas, s’il n’a pas envie de mourir, il ne lui reste que la fuite. La dignité, c’est la conscience de l’existence, c’est là que se trouve la force individuelle des hommes faibles; si la conscience de l’existence disparaît, l’existence prend la forme de la mort.

chapitre 59

Tu commences à vieillir, mais tu n’as pas envie de retomber en enfance, tu vois sur le parking au pied de ton immeuble les enfants chahuter sans trop savoir quoi faire, la jeunesse est vraiment précieuse, lorsqu’ils auront fini par comprendre ce qu’ils veulent faire, ils seront déjà vieux. Tu n’as pas envie de recommencer à te tourmenter, à te débattre encore dans la vanité et les soucis, entre errements et bouleversements, tu n’envies pas ces enfants, ce qui est enviable, c’est plutôt leur vie toute neuve. Mais une vie chaotique n’arrive pas à cette transparence de conscience, tu es content de cette instant présent et parfaitement satisfait de cette solitude dénuée de vanité, si limpide, comme les pleines eaux d’automne qui scintillent d’ombres et de lumières chatoyantes, où remonte la fraîcheur de tes pensées. Ne plus juger, ne plus établir quoi que ce soit. Les vagues ondulent sur l’eau, les feuilles des arbres flottent dans le vent avant de tomber, la mort est un phénomène parfaitement naturel, tu marches droit vers elle, mais avant qu’elle n’arrive, tu as le temps de t’amuser pour lui tenir tête. Tu disposes d’assez de temps pour profiter à fond du peu qu’il te reste à vivre, ton corps éprouve des sensations et tu as encore du désir. Tu voudrais avoir une femme, une femme qui veuille aller aussi loin que toi, qui se serait aussi délivrée de toutes les attaches, une femme sans enfants qui ne subirait pas le fardeau familial, une femme qui se ficherait de la vanité et des modes, une femme qui serait naturellement dévergondée, qui ne chercherait pas à retirer quoi que ce soit de toi et qui éprouverait avec toi le même plaisir que le poisson dans l’eau, mais où trouver une telle femme ? Une femme aussi solitaire que toi et qui se satisferait autant que toi de cette solitude, qui ferait se rejoindre ta solitude et la sienne dans la satisfaction sexuelle, les caresses et les échanges de regard, la recherche et l’observation mutuelles; où trouver cette femme ?

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