Cas concret de frictions entre science et société

Les faits

Une soixantaine de faucheurs venus de toute la France ont saccagé 70 pieds de vigne transgénique dans l’unité de Colmar de l’Institut national de recherche agronomique (Inra) dans la nuit de samedi à dimanche, « un acte gravissime pour la recherche » selon le directeur du site. (extrait d’une dépêche AFP)

Dans un autre style, voici un extrait d’une pétition de soutien aux faucheurs:

« Aujourd’hui, 15 août 2010, une vigne génétiquement modifiée résistante au court noué a été neutralisée par les Faucheurs Volontaires à l’INRA de Colmar. »

L’historique

Ce n’est pas la première fois que des vignes OGM se font arrachées à l’INRA de Colmar. L’historique de toute l’affaire est disponible ici sur le site web de l’INRA. A lire absolument si on veut comprendre quelque chose de concret (ne pas se contenter uniquement des articles de la presse grand publique !). C’est écrit par l’un des protagonistes de l’affaire (en l’occurrence l’INRA) alors certains peuvent craindre que ce ne soit pas objectif, mais lisez quand même, c’est très instructif…

La question

Que doit-on penser de tout ça ? Qui est responsable de quoi ? Qui croire ? Comment sortir de cette situation ?

La (piste de) réflexion

C’est bien compliqué… Je ne saurai discourir ici sur les bienfaits et méfaits accompagnant toute innovation technique. Par contre, je peux partager quelques informations utiles à ce débat sur la vigne OGM, informations qui se trouvent être disponibles grâce à internet, sur lesquelles je peux porter un regard critique et qui me semblent nécessaires à la compréhension du sujet. Ces informations une fois partagées et discutées nous entraîneront vers une perspective qui saura, je l’espère, susciter votre intérêt pour « aller plus loin ».

* * *

Le premier point concerne le fait que l’INRA a petit à petit intégré dans sa manière de faire la concertation avec la société civile. Exemple de cette prise de conscience, un article paru dans le journal scientifique Nature en 2007:

The public should be consulted on contentious research and development early enough for their opinions to influence the course of science and policy-making.

Pierre-Benoit Joly (directeur de recherche INRA)

Arie Rip (professeur de philosophie des sciences aux Pays-Bas)

Nature volume  450 (8 November 2007)

Afin d’avoir une bonne idée du processus de concertation, je ne saurai trop recommander la lecture du (court) rapport « Mettre les choix scientifiques et techniques en débat » écrit par des membres du laboratoire TSV (« Transformations sociales et politiques liées au vivant ») de l’INRA d’Ivry.

* * *

Le deuxième point concerne la vigne OGM elle-même. Le but des recherches de l’INRA de Colmar en mettant au point des plantes OGM est de mieux comprendre la maladie dit du « court noué ». Cette maladie est due à un virus qui est transmis de plante en plante par un ver du sol (un nématode). Pour en savoir plus, rien de mieux que de lire la description que font les chercheurs de leur travail. Là encore, allez lire ce qu’ils ont écrit, après tout ce sont eux les spécialistes et ils savent aussi écrire de telle sorte que ce soit compréhensible par à peu près tout le monde.

Dans la pétition de soutien aux faucheurs, on peut lire: « L’intérêt scientifique de cette expérimentation est également mis en doute par le fait que cette maladie est mineure et que l’on sait déjà la gérer: on arrache les pieds infectés puis on laisse reposer la terre pendant plusieurs années. » Or dans un billet de blog du site Libération j’apprends que « des travaux récents montrent que 4 ans après l’arrachage d’une vigne court-nouée, des nématodes porteurs du virus sont toujours présents dans le sol ». Alors qui croire ?

S’il y a des résultats scientifiques récents concernant la présence dans le sol du virus même après avoir arraché les vignes infectées, je devrais pouvoir les trouver. Ni une ni deux, je vais sur Google Scholar et je tape « soil grapevine virus ». En effet, je tombe sur l’article suivant intitulé « Survival of Xiphinema index in Vineyard Soil and Retention of Grapevine fanleaf virus Over Extended Time in the Absence of Host Plants ». Cet article se trouve être même en accès libre (au format pdf).

Des chercheurs de l’INRA travaillant sur le virus de la vigne en question ainsi que sur les nématodes (vers de terre porteurs du virus) ont collaboré et ont conclu dans cette étude de 2005 que: « Our findings on the long-term survival of viruliferous X. index under adverse conditions emphasize the need for new control strategies against GFLV. »

Alors, quoi faire ? Et bien si laisser les sols au repos pendant quatre ans n’est pas suffisant, on peut toujours ce dire qu’il faut attendre plus longtemps. Je veux bien croire que le secteur viticole français soit en surproduction (bien que la situation ait changé depuis 2007), mais quand on sait que 30% du vignoble français subi le « court noué », c’est un régime peut-être un peu drastique que de dire à tous ces producteurs d’attendre plusieurs années avant de recommencer à produire. En pratique, cela me paraît quelque peu difficile à réaliser.

On peut aussi penser que les conclusions des chercheurs ne sont que partiellement vraies, qu’ils n’ont pas tout bien regarder, etc. Mais c’est une accusation très forte et je n’ai pas l’impression que l’on puisse faire cela dans notre cas. La question se repose donc: quoi faire ? Et bien, peut-être qu’en introduisant une résistance génétique dans le génome des cépages on pourra améliorer un peu les choses ? Ou bien peut-être qu’en comprenant les déterminants moléculaires de la transmission du virus par le nématode, on pourra utiliser des moyens de lutte biologiques (des prédateurs des nématodes) plus adaptés, ou encore mettre au point des agents chimiques plus spécifiques ?

Mais avant de faire ça, il faut bien faire des recherches pour voir au moins si c’est possible parce que sinon, on juge avant même d’avoir des éléments de réponse. Et là, ce qui se passe, c’est que l’INRA ne peut même pas faire ces recherches. Malgré le fait qu’un processus de concertation ait été mis en place impliquant vignerons, chercheurs, conseillers scientifiques, etc. Une consultation publique a même été organisée. Le risque est de complètement braquer les chercheurs, de creuser le fossé entre eux et le reste de la société civile. D’un autre côté, le risque est de financer certaines recherches sous l’influence d’un scientisme ambiant qui n’est pas toujours de bon augure.

* * *

Le but n’est pas ici de savoir si une vigne OGM doit être commercialisée mais plutôt comment on gère l’effort de recherche en agronomie. Je ne vois pas d’autre solution que de continuer la recherche et d’augmenter l’effort de concertation, encore et toujours, d’améliorer les interactions entre les différents intervenants, car tous, chercheurs et citoyens, ont à y gagner, à condition que chacun essaie de se mettre à la place de l’autre.

Le nœud du problème concerne les relations entre science et société. Tous les chercheurs sont confrontés à cela, à plus ou moins grande échelle, et particulièrement à l’INRA, organisme de recherche finalisée, dont les trois domaines de recherche sont l’agriculture, l’environnement et la nutrition.

Au sujet des relations entre science et société, beaucoup de choses sont à construire, ce qui est d’autant plus passionnant. Alors si ce sujet vous intéresse, jetez un coup d’œil au manifeste en construction Revoluscience dont le sous-titre est « Pour une médiation scientifique émancipatrice, autocritique et responsable« . Pour le coup, c’est pile dans le sujet, c’est très actuel et vous pouvez même participer à son amélioration !

9 commentaires pour Cas concret de frictions entre science et société

  1. Bonjour,

    Bravo pour cette explication claire du problème et la mise en lumière de certaines contradictions.

    Je suis le responsable éditorial et l’animateur du site http://www.sciences-et-democratie.net de l’association Sciences et Démocratie. Nous publions des articles pour éclairer les débats science-société et faciliter les discussions constructives. Accepteriez-vous que votre billet soit repulié sur notre site ? Je me tiens à votre disposition pour en discuter.

  2. Enro dit :

    Salut tim et merci pour ce long billet. Tu écris vers la fin qu’on risque de « complètement braquer les chercheurs, de creuser le fossé entre eux et le reste de la société civile ». J’ai le plaisir de t’annoncer qu’à ma connaissance ce n’est pas le cas puisque 43 % des scientifiques et chercheurs (en l’occurrence au CNRS) jugent acceptable la destruction d’essais d’OGM en plein champ (enquête de 2007). Donc la société et les chercheurs sont globalement sur la même ligne, reste à savoir ce que l’on fait des chercheurs braconniers qui veulent à tout prix faire passer leurs essais d’OGM en plein champ😉

    Mon billet : http://www.enroweb.com/blogsciences/index.php?2010/08/18/435

    • walrus dit :

      Je m’étonne de voir ton billet faire un lien vers le mien à travers la phrase « on ne sait plus à quel saint se vouer ». C’est un peu réducteur des différentes pistes que je propose dans mon billet et ne me semble pas refléter l’esprit dans lequel j’ai écrit mon billet. Mais après tout, c’est toi le lecteur.

      Sinon je te remercie de m’indiquer l’existence de ce sondage. C’est instructif mais un peu léger, et ce pour plusieurs raisons. Mon billet ne concerne pas les OGM, sujet bien trop vaste pour être traité pertinemment dans un billet de blog (par moi en tout cas). Il ne concerne pas non plus les essais d’OGM en plein champ, sujet également trop vaste. Non, il concerne seulement les essais d’OGM de vigne dans le cadre de l’étude de l’INRA de Colmar. Donc je ne vois pas en quoi le fait que 79% du personnel du CNRS trouvent acceptable de boycotter des produits contenant des OGM ait un rapport avec mon billet. Je ne voudrai pas que tu prennes ma réponse pour de la mauvaise foi mais 51% des sondés jugent inacceptables la destruction d’essais d’OGM en plein champ. Il aurait peut-être aussi fallu sonder des membres de l’INRA, ceux du CNRS n’étant pas souvent confrontés aux mêmes problématiques.

      De plus je vois avec regret que tu n’as pas lu le rapport des chercheurs du labo TSV à Ivry dont je donne le lien. Je les cite: « pour traiter de telles questions, l’utilisation des méthodes de sondages d’opinion n’est pas adéquate. Si elles ont l’avantage de la représentativité statistique, ces méthodes ne sont pas adaptées au traitement de questions complexes: elles supposent que les positions (ou les préférences) agrégées sont stables et que les individus peuvent exprimer des choix sans ambiguïté. À l’inverse, les méthodes d’évaluation participative permettent une délibération approfondie et un travail d’exploration des différentes options socio-techniques. »

      Cependant, je suis d’accord avec ta conclusion « les scientifiques sont attachés globalement aux mêmes valeurs que le grand public et ont les mêmes réflexes ». Mais les problèmes ne sont pas résolus pour autant: comment réaliser une bonne concertation entre chercheurs et citoyens ? comment conjuguer rôle de chercheur et d’expert ? en quoi les méthodes de concertation doivent-elles être adaptées aux questions/enjeux (agronomie, santé, énergie, …) ? Grâce aux initiatives citoyennes au tournant des années 1990-2000, l’INRA a dû changer sa façon d’agir, et pour le cas de Colmar, elle semble avoir fait pas mal d’efforts. Mais le chemin, dont personne ne connait l’issue, est encore long. Les chercheurs ont commencé à changer leur façon d’agir, alors pourquoi un acte de vandalisme, surtout étant donné les circonstances dans lesquelles les recherches étaient entreprises ? C’est en cela que l’action des faucheurs de dimanche dernier me semble regrettable et qu’elle risque de polariser/braquer les intervenants, qu’ils soient chercheurs, vignerons, industriels, politiques, citoyens, etc.

      • Enro dit :

        1) si j’ai fait un lien sur « on ne sait plus à quel saint se vouer », c’est que j’ai lu ton billet comme une interrogation : l’essai de Colmar était entrepris de façon concertée, mais il a été détruit (et à plusieurs reprises), alors que nous reste-t-il comme solution / hypothèses de travail ? Désolé si ce n’est pas dans ce esprit que tu l’avais écrit…

        2) tu as raison, il reste 51% des sondés qui jugent inacceptables la destruction d’essais d’OGM en plein champ, et c’est sous la forme d’une boutade que je décrivais les chercheurs pro-essais OGM comme une espèce en voie de disparition😉

        3) Je partage les réserves de Bourdieu (puisque c’est à lui qu’on la doit : Bourdieu, Pierre. 1984. « L’opinion publique n’existe pas ». In Questions de sociologie. Paris : Les éditions de Minuit) sur les sondages. Néanmoins, ces auteurs portent au nue la méthode participative et on voit ce qu’elle a donné😉 (boutade !)

        4) plus sérieusement, ce sont là les vraies questions. A mon avis, on (je m’inclus dedans) a pêché par optimisme : une concertation et tout serait réglé. On voit que ces choses là ne sont pas stables, des voix minoritaires deviennent majoritaires, des arguments sont renversés (« on va supprimer les fleurs pour éviter la dissémination » / « votre essai ne vaut plus rien car vous avez coupé les fleurs ») et l’expérience de Colmar a montré que si les individus acceptaient de se réunir, ce n’était souvent pas le cas des organisations (ainsi, le membre de la Confédération paysanne siège « à titre personnel » car la Conf’ s’est désengagée du processus). Et il reste le problème de la représentativité (quelles ONG pour nous représenter ? grosse question sur les nanos puisque PMO boycotte les concertations…) — et comme in fine les recommandations sont mises en place par des institutions, on en revient à la défiance de nos concitoyens envers celles-ci…

        A mon avis, cette soupe n’est pas prête d’être réglée et elle est consubstantielle à l’ère nouvelle où nous sommes rentrés. Ne cherchons donc pas de remède miracle mais tentons d’améliorer par petite touche le système de recherche et d’expertise (transparence, confiance…) en gardant en tête que malheureusement, tant que les citoyens auront l’impression qu’ils ne sont pas écoutés (OGM, nanos, antennes relais…) alors on ne fera que des pas de fourmis !

      • walrus dit :

        tout à fait d’accord, merci pour avoir préciser ta pensée !

  3. masson dit :

    Bonjour

    Votre texte-réflexion est intéressant et équilibré. SI vous fouillez plus avant sur le site web en texte et sur les films ainsi que la presse suite à la visite des ministres vous constaterez que les 2 ministres soulignent l’originalité et la force d’un groupe -comité local de suivi- forme de relation science société innovante. Me Pecresse souhaite que ce dispositif soit mis en œuvre à l’échelle de la recherche française. Et ceci est complètement distinct de la première consultation (citée dans la publication et sur le site web). La démarche du comité local de suivi fait l’objet d’une publication d’écriture collective (soumis à une revue internationale).
    Vous trouverez sur le site web également des projets alternatifs complètement initiés de novo par le comité local de suivi (des pratiques de jachères en viticulture biologique pour lutter contre la maladie). L’INRA a également produit par croisements classiques et sélection après 20 ns de travail, un porte-greffe qui éloignerait les nématodes vecteurs du virus. Celui-ci sera inscrit au catalogue en 2011 pour être utilisé par les vignerons. Bordeaux, Antibes et Colmar continuent le projet et préparent de nouveaux porte-greffes issu de croisements naturels qui seraient encore plus efficaces.
    Une démarche multiple, avec au bout des choix possibles, si tenté que nous puissions faire de la recherche en paix en sciences biologiques tout comme sur les formes de débat sciences société. Et là j’en doute franchement.

    Avec mes salutations

    • walrus dit :

      Je vous remercie d’avoir pris le temps de lire mon billet et d’y avoir apporté des informations supplémentaires. Je comprends vos doutes à la fin mais j’essaie de rester optimiste. D’où le fait que je conclus mon billet sur la nécessité de provoquer/entretenir/améliorer, encore et toujours, le dialogue entre « science et société ».

  4. Bonjour.
    Un court passage pour vous donner la bonne et surtout heureuse année 2011 !
    Bonne année

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