Notes de lecture et cerises de crise

  • Beaucoup craignent cette obligation d’inventer, on ne peut leur donner tort. J’ai l’audace de m’en réjouir. Pourquoi ?
  • Comment mesurer la nouveauté d’un évènement ? Elle est proportionnelle à la longueur de l’ère précédente, que cet évènement clôt.
  • Pour l’avoir lu mille fois dans les livre d’histoire, nous croyons, d’autre part et naïvement, que la vieille conduite du peuple romain, réclamant sans cesse panem et circenses, du pain et des jeux, résultait de son état de décadence ou, du moins, le faisait voir. Pas du tout: elle la causait. Croire, en effet, qu’une société ne vie que de pain et de jeux, d’économie et de spectacle, de pouvoir d’achat et de médias, de banque et de télés, comme nous subsistons aujourd’hui, constitue un tel contresens sur le fonctionnement réel de toute collectivité que ce choix exclusif, erroné, la précipite vers sa fin pur et simple, comme on l’a vu pour la Rome Antique.
  • Nous dépendons enfin des choses qui dépendent de nous. Étrange boucle, difficile à gérer. Nous dépendons, en effet, d’un monde dont nous sommes en partie responsable de la production. Nous entrons dans cette ère anthropocène.
  • Qui va parler au nom de la Biogée ? Ceux qui la connaissent et lui ont consacré leur vie.
  • […] les six grands bouleversements cités proviennent tous, sans aucune exception, de la recherche scientifique et de ses applications: agronomie, médecine, pharmacie, biochimie, physique nucléaire, sciences de la vie et de la Terre… Les scientifiques ont donc déjà manifesté le pouvoir de transformer la face du monde et la maison des hommes. […] De plus, et contrairement aux industries et aux instances financières, seule la science a l’intuition et le souci du long terme.
  • […] qui prendra la parole en Biogée ? Les savants. […] Qu’ils disent le bien commun. […] Qu’ils définissent un nouveau travail, orienté vers la reconstruction. Que, d’après ses codes propres, ils énoncent les lois de la Biogée. […] Pourraient-ils se séparer du complexe militaro-industriel et couper toute relation avec les secteurs de l’économie qui détruisent le monde et affament les hommes ?
  • Les Sciences de la Vie et de la Terre parlent la langue propre à la Biogée. Elles réinventent, aujourd’hui, une pluridisciplinarité, fédérée autour d’elles, fédération qui peut conduire à un enseignement propre à passionner tout le monde, donc à susciter une autre société.
  • […] les choses de la Terre et de la vie, comme nous codées, savent et peuvent recevoir de l’information, en émettre, la stocker, la traiter.
  • Signer un contrat naturel paraît aujourd’hui moins une obligation juridique et morale qu’une évidence de fait.
  • […] aucune règle éthique ne sait ni ne peut interdire, au préalable, l’exercice libre de la recherche collective du vrai; que telle recommandation morale intervienne après l’invention, l’innovation ou la réalisation nouvelles, et elle se rend inefficace par là même. Comment s’y prendre pour qu’une loi morale s’exerce avant, pendant et après toute recherche ?
  • Premier et ancien serment: Pour ce qui dépend de moi, je jure: de ne point faire servir mes connaissances, mes inventions et les applications que je pourrai tirer de celles-ci à la violence, à la destruction ou à la mort, à la croissance de la misère ou de l’ignorance, à l’asservissement ou à l’inégalité, mais à les dévouer, au contraire, à l’égalité entre les hommes, à leur survie, à leur élévation et à leur liberté.
  • La religion géra les hommes; en prétendant les défendre, l’armée les gouverna et, souvent, les asservit; enfin, l’économie se mit à régir leurs vies, parfois implacablement. […] Qui prend aujourd’hui le relais ? Le savoir, aux accès désormais faciles, une pédagogie accessible, la démocratie de l’accès général. […] Que les savants puissent parler au nom de la Biogée exige qu’ils prêtent un Serment dont les termes les libèrent de toute inféodation aux trois classes précédentes. Pour devenir plausibles, il faut que, laïques, ils jurent ne servir aucun intérêt militaire ni économique.
  • […] toute hiérarchie précédente se fondait sur la rétention de l’information, sur le verrouillage d’une rareté […] La hiérarchie, c’est ce vol. […] Aujourd’hui, ô paradoxe, la plus belle mine d’or réside dans les données, je veux dire vraiment données: à la disposition de tous et partagées. Cet accès universel change la nature même du pouvoir. […]  La liberté, c’est l’accès.
  • Non seulement l’accès, possible, mais l’intervention, active. Le nouvel habitat permet à chacun, ignorant, inexpert, indigent, pauvre ou misérable, mineur en tous ordres, de s’y instruire, de s’y investir, d’y donner son opinion, de participer aux décisions, de partager l’expertise, bref, de rester attentif à son propre destin et actif dans celui de la collectivité. Voici que vient un vote en temps réel et généralisé, qui permet de rêver à une authentique démocratie de participation, puisque l’égalité règne, ici, aussi bien pour l’intervention, libre, que par l’accès, facile.
  • Quel drame pour la pensée que la vieille morale de l’engagement politique ! […] Urgent à entreprendre, voici un petit travail par lequel les engagés pourraient recommencer: travailler à la Réforme de l’Entendement.
  • Douces, les trois révolutions de l’écriture, de l’imprimerie et de l’ordinateur ont bouleversé l’histoire , les conduites, les institutions et le pouvoir de nos sociétés, de manière beaucoup plus fondamentale que les changements durs, ceux des techniques de travail, par exemple.
  • Je le répète, dur se dit du travail à l’échelle entropique: coups de marteau sur un burin, fonte de l’acier, moteurs, bombes nucléaires. Doux se dit des actes d’échelle informationnelle: traces, marques, signes, codes et leur sens.
  • Je promets, pour demain, un long livre sur ce Doux.

Michel Serres, Temps des crises (2009)

 

 

Un court livre (80p.) le long duquel j’ai oscillé entre de nombreux acquiescements manifestes et quelques désaccords tranchés, plutôt des déceptions réalistes.

Quelques questions pour l’avenir: comment quantifier le potentiel d’inventions d’un système (dans le sens, sa capacité à produire de l’information) ? (cela nécessitant de définir ce qu’on entend par information…); comment créer les conditions pour qu’un message soit sélectionné, du type « que les savants puissent parler au nom de la Biogée exige qu’ils prêtent un Serment » ? (quand on sait les difficultés actuelles); comment favoriser l’accès aux données ? (en parlant d’accès aux données…); comment, au delà de l’accès aux données, insuffler le « don d’information » among our fellow citizens ? (par « don d’information », j’entends « enseignement », « pédagogie », etc)

2 commentaires pour Notes de lecture et cerises de crise

  1. Henri dit :

    Je suis bien content qu’une personnalité, aussi influente que l’auteur, propose explicitement une loi morale non violente aux scientifiques et les invite à prendre une décision solennelle, a minima en leur fort intérieur.

    En ce qui concerne « l’insufflation » de l’information, il suffit, je crois, de créer (ou laisser) un cadre de liberté de création, par non dépendance à la logique de profit.

    En témoigne les logiciels open source (Linux et autres), ou la Wikipedia (380 millions de personnes connectées, sans pub ni capitaux géants).

    En témoignent également les réalisation libres DIY (faites le vous même), en opposition à la marchandisation : http://www.lemonde.fr/technologies/article/2010/11/05/la-prochaine-revolution-faites-la-vous-meme_1436212_651865.html#ens_id=1241569

    • walrus dit :

      1. « … propose explicitement une loi morale… »: en effet, c’est une déclaration d’intention intéressante, mais qu’arrive-t-il aux déclarations d’intentions ? Certains les oublient, d’autres les violent. Et comment passe-t-on d’une déclaration d’intention à une prise de serment effective ? Similaire au serment d’Hippocrate, après une soutenance de thèse, lorsqu’un jeune chercheur entre dans le « sérail » ? Parce que ceux qui se font un serment dans leur fort intérieur le font déjà de nos jours, sans avoir besoin d’une circonstance officielle, ce sont des autres dont on aimerait parler ici.

      2. « … non dépendance à la logique du profit … »: c’est peut-être une fausse bonne idée, à mon avis c’est plus compliqué qu’un refus du profit sans condition http://lemire.me/blog/archives/2010/11/08/public-funding-for-science/. Il y a des millions de chercheurs dans le monde http://eu-research.blogspot.com/2009/02/number-of-researchers-by-world-region.html et en ces temps de difficultés budgétaires, il est bien difficile de montrer que donner plus d’argent à la recherche (par ex. en embauchant plus de chercheurs) est automatiquement bénéfique à la société dans son ensemble, à plus ou moins long terme…

      3. « … il suffit, je crois, de créer (ou laisser) un cadre de liberté d’expression … »: tout à fait d’accord, c’est une question de « cadre » et non de qualités personnelles intrinsèques, mais il reste du travail à propos du « suffit »😉

      4. « En témoigne les logiciels open source … »: attention, « open source » ne veut pas dire « free software » http://www.gnu.org/philosophy/free-software-for-freedom.html, alors plus « open » ou « free » ?

      Dans ces discussions, il me manque toujours l’aspect « évolutif ». Si l’on veut que son discours soit repris et intégré, il faut réfléchir à comment augmenter sa valeur sélective (fitness). Il n’y a pas d’autres solution: les idées qui perdurent sont celles qui survivent dans la tête des gens. Et alors on se rend compte des conditions nécessaires à trouver, du « cadre » adéquat à fabriquer, des idées à modifier. En un sens, réfléchir aux conditions selon lesquelles son discours sera repris largement est tout aussi important que de réfléchir au discours lui-même. Ne pas découpler la réflexion de l’action, en évitant de tomber dans l’excès inverse qui mène aux pires catastrophes.

      Et encore merci pour ton commentaire !

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