L’amour en Russie au XIXe, entre société écartelée et steppes infinies

21 février 2011

Tolstoï est homogène, il est un tout, et le combat qui, surtout au cours des dernières années, opposa l’homme qui s’extasiait devant la beauté de la terre noire, de la chair blanche, de la neige bleue, des champs verts, des nuages d’orage violets à celui qui affirmait que la fiction est source de péché et que l’art est immoral – ce combat reste le fait d’un seul et même homme. Peintre ou prédicateur, faisant fi de tous les obstacles, Tolstoï s’acharnait à découvrir la vérité. Simplement, selon qu’il écrit Anna Karénine ou qu’il prêche, sa méthode diffère; mais aussi subtil que soit son art, et ennuyeux son prêchi-prêcha, cette vérité qu’il recherche laborieusement, à l’aveuglette, ou qu’il trouve comme par enchantement au coin de la rue, est toujours la même vérité. Cette vérité, c’est lui. Et lui, c’est l’art.

Vladimir Nabokov, Littératures II

Première partie, chapitre XVIII

Après un mot d’excuse, il allait continuer son chemin quand soudain il se retourna, ne pouvant résister au désir de la regarder encore; il se sentait attiré, non point par la beauté pourtant très grande de cette dame ni par l’élégance discrète qui émanait de sa personne, mais bien par l’expression toute de douceur de son charmant visage. Et précisément elle aussi se détourna. Un court instant ses yeux gris et brillants, que des cils épais faisaient paraître foncés, s’arrêtèrent sur lui avec bienveillance, comme s’ils le reconnaissaient; puis aussitôt elle sembla chercher quelqu’un parmi la foule. Cette rapide vision suffit à Vronski pour remarquer la vivacité contenue qui voltigeait sur cette physionomie, animant le regard, courbant les lèvres en un sourire à peine perceptible. Regard et sourire décelaient une abondance de force refoulée; l’éclair des yeux avait beau se voiler, le demi-sourire des lèvres n’en trahissait pas moins le feu intérieur.

Deuxième partie, chapitre XXII

Mais ce jour-là, Anna était absolument seule. Elle attendait sur la terrasse le retour de son fils surpris par la pluie au cours d’une promenade. Elle avait envoyé à sa recherche un domestique et une femme de chambre. Vêtue d’une robe blanche garnie de larges broderies, elle était assise dans un coin, cachée par des plantes, et n’entendit point venir son amant. La tête penchée, elle appuyait son front sur le métal froid d’un arrosoir oubliés sur une balustrade et qu’elle retenait de ses deux mains chargées de bagues si familières à Vronski. La beauté de cette tête aux cheveux noirs frisés, de ce cou, de ces bas, de tout l’ensemble de la personne causait toujours au jeune homme une nouvelle surprise. Il s’arrêta et la contempla avec transport. Elle sentit d’instinct son approche, et il avait à peine fait un pas qu’elle repoussa l’arrosoir et tourna vers lui son visage brûlant.

Troisième partie, chapitre II

On en était à ce tournant de l’été où la récolte se dessine, où la fenaison approche, où déjà l’on se préoccupe des semailles. Les épis déjà formés, mais encore légers et d’un gris verdâtre, se balancent au souffle du vent; les avoines mêlées aux herbes folles sortent irrégulièrement de terre dans les champs semés tardivement; les premières pousses du sarrasin couvrent déjà le sol; les jachères, avec leurs mottes quasi pétrifiées par le piétinement du bétail et leurs sentiers où ne mord point l’araire, ne sont encore qu’à demi-labourées; les monticules de fumier mêlent, à l’aurore, leur odeur de parfum de la reine-des-prés; cependant que dans les fonds s’éploie, impatiente de la faux, la houle verte des herbages, où les tiges déjà dépouillées de l’oseille sauvage font de-ci de-là de grandes taches noires. C’est dans ce calendrier champêtre une époque d’accalmie avant la moisson, ce gros effort imposé chaque année au paysan. Cet été-là, la récolte s’annonçait magnifique; les journées étaient longues et chaudes, les nuits courtes et tout humides de rosée.

Quatrième partie, chapitre II

Avec le sang froid d’un homme habitué dès l’enfance à ne jamais rougir, il quitta son traîneau et se dirigea vers la porte. Au même moment celle-ci s’ouvrit, et le suisse, une couverture sous le bras, fit avancer la voiture. Si peu observateur que fût Vronski, la surprise qui se peignit à sa vue sur les traits du suisse ne put lui échapper; il avance cependant et vint presque se heurter à Alexis Alexandrovitch, dont un bec de gaz éclaira en plein le visage livide et affaissé, le chapeau noir et la cravate blanche tranchant sur le col de castor. Les yeux mornes de Karénine se fixèrent sur Vronski; celui-ci salua et Alexis Alexandrovitch, serrant les lèvres, mit la main à son chapeau et passa outre. Vronski le vit monter en voiture sans se retourner, prendre par la portière la couverture et les jumelles qui lui tendait le suisse et finalement disparaître. Il pénétra de son côté dans le vestibule, la physionomie renfrognée; une lueur sinistre d’orgueil offensé courant dans son regard.

Septième partie, chapitre XXXI

Son petit sac rouge, qu’elle eut quelque peine à détacher de son bras, lui fit manquer le moment de se jeter sous le premier wagon: force lui fut d’attendre le second. Un sentiment semblable à celui qu’elle éprouvait jadis avant de faire un plongeon dans la rivière s’empara d’elle, et elle fit le signe de croix. Ce geste familier réveilla dans son âme une foule de souvenirs d’enfance et de jeunesse; les minutes heureuses de sa vie scintillèrent un instant à travers les ténèbres qui l’enveloppaient. Cependant elle ne quittait pas des yeux le wagon, et lorsque le milieu entre les deux roues apparut, elle rejeta son sac, rentra sa tête dans els épaules et, les mains en avant, se jeta sur les genoux sous le wagon, comme prête à se relever. Elle eut le temps d’avoir peur. « Où suis-je ? Que fais-je ? Pourquoi ? » pensa-t-elle, faisant effort pour se rejeter en arrière. Mais une masse énorme, inflexible, la frappa à la tête et l’entraîna par le dos. « Seigneur, pardonnez-moi ! » murmura-t-elle, sentant l’inutilité de la lutte. Un petit homme, marmottant dans sa barbe, tapotait le fer au-dessus d’elle. Et la lumière qui pour l’infortuné avait éclairé le livre de la vie, avec ses tourments, ses trahisons et ses douleurs, brilla soudain d’un plus vif éclat, illumina les pages demeurées jusqu’alors dans l’ombre, puis crépita, vacilla, et s’éteignit pour toujours.

 

 

Extraits d’Anna Karénine de Léon Tolstoï (traduction d’Henri Mongault). Peinture de Constantin Iouon.

 


Célébrons le style et rassasions-nous en !

18 février 2011

Ne demandez pas si un poème, ou un roman, est vrai. Ne nous faisons pas d’illusions. Gardons bien à l’esprit que la littérature n’a aucune espèce de valeur pratique, sauf pour la personne qui présente la particularité très spéciale de vouloir être professeur de lettres. La jeune Emma Bovary n’a jamais existé; le livre Madame Bovary existera à tout jamais.

Vladimir Nabokov, Littératures I

 

Première partie, chapitre V

Il était donc heureux et sans souci de rien au monde. Un repas en tête-à-tête, une promenade le soir sur la grande route, un geste de sa main sur ses bandeaux, la vue de son chapeau de paille accroché à l’espagnolette d’une fenêtre, et bien d’autres choses encore où Charles n’avait jamais soupçonné de plaisir, composaient maintenant la continuité de son bonheur. Au lit, le matin, et côte à côte sur l’oreiller, il regardait la lumière du soleil passer parmi le duvet de ses joues blondes, que couvraient à demi les pattes escalopées de son bonnet. Vus de si près, ses yeux lui paraissaient agrandis, surtout quand elle ouvrait plusieurs fois de suite ses paupières en s’éveillant ; noirs à l’ombre et bleu foncé au grand jour, ils avaient comme des couches de couleurs successives, et qui plus épaisses dans le fond, allaient en s’éclaircissant vers la surface de l’émail. Son œil, à lui, se perdait dans ces profondeurs, et il s’y voyait en petit jusqu’aux épaules, avec le foulard qui le coiffait et le haut de sa chemise entrouvert. Il se levait. Elle se mettait à la fenêtre pour le voir partir ; et elle restait accoudée sur le bord, entre deux pots de géraniums, vêtue de son peignoir, qui était lâche autour d’elle. Charles, dans la rue, bouclait ses éperons sur la borne ; et elle continuait à lui parler d’en haut, tout en arrachant avec sa bouche quelque bribe de fleur ou de verdure qu’elle soufflait vers lui, et qui voltigeant, se soutenant, faisant dans l’air des demi-cercles comme un oiseau, allait, avant de tomber, s’accrocher aux crins mal peignés de la vieille jument blanche, immobile à la porte. Charles, à cheval, lui envoyait un baiser ; elle répondait par un signe, elle refermait la fenêtre, il partait. Et alors, sur la grande route qui étendait sans en finir son long ruban de poussière, par les chemins creux où les arbres se courbaient en berceaux, dans les sentiers dont les blés lui montaient jusqu’aux genoux, avec le soleil sur ses épaules et l’air du matin à ses narines, le cœur plein des félicités de la nuit, l’esprit tranquille, la chair contente, il s’en allait ruminant son bonheur, comme ceux qui mâchent encore, après dîner, le goût des truffes qu’ils digèrent.

Deuxième partie, chapitre III

Elle souhaitait un fils ; il serait fort et brun, elle l’appellerait Georges ; et cette idée d’avoir pour enfant un mâle était comme la revanche en espoir de toutes ses impuissances passées. Un homme, au moins, est libre ; il peut parcourir les passions et les pays, traverser les obstacles, mordre aux bonheurs les plus lointains. Mais une femme est empêchée continuellement. Inerte et flexible à la fois, elle a contre elle les mollesses de la chair avec les dépendances de la loi. Sa volonté, comme le voile de son chapeau retenu par un cordon, palpite à tous les vents ; il y a toujours quelque désir qui entraîne, quelque convenance qui retient.

Deuxième partie, chapitre VIII

Alors on vit s’avancer sur l’estrade une petite vieille femme de maintien craintif, et qui paraissait se ratatiner dans ses pauvres vêtements. Elle avait aux pieds de grosses galoches de bois, et, le long des hanches, un grand tablier bleu. Son visage maigre, entouré d’un béguin sans bordure, était plus plissé de rides qu’une pomme de reinette flétrie, et des manches de sa camisole rouge dépassaient deux longues mains, à articulations noueuses. La poussière des granges, la potasse des lessives et le suint des laines les avaient si bien encroûtées, éraillées, durcies, qu’elles semblaient sales quoiqu’elles fussent rincées d’eau claire ; et, à force d’avoir servi, elles restaient entrouvertes, comme pour présenter d’elles-mêmes l’humble témoignage de tant de souffrances subies. Quelque chose d’une rigidité monacale relevait l’expression de sa figure. Rien de triste ou d’attendri n’amollissait ce regard pâle. Dans la fréquentation des animaux, elle avait pris leur mutisme et leur placidité. C’était la première fois qu’elle se voyait au milieu d’une compagnie si nombreuse ; et, intérieurement effarouchée par les drapeaux, par les tambours, par les messieurs en habit noir et par la croix d’honneur du Conseiller, elle demeurait tout immobile, ne sachant s’il fallait s’avancer ou s’enfuir, ni pourquoi la foule la poussait et pourquoi les examinateurs lui souriaient. Ainsi se tenait, devant ces bourgeois épanouis, ce demi-siècle de servitude.

Deuxième partie, chapitre XII

Il s’était tant de fois entendu dire ces choses, qu’elles n’avaient pour lui rien d’original. Emma ressemblait à toutes les maîtresses ; et le charme de la nouveauté, peu à peu tombant comme un vêtement, laissait voir à nu l’éternelle monotonie de la passion, qui a toujours les mêmes formes et le même langage. Il ne distinguait pas, cet homme si plein de pratique, la dissemblance des sentiments sous la parité des expressions. Parce que des lèvres libertines ou vénales lui avaient murmuré des phrases pareilles, il ne croyait que faiblement à la candeur de celles-là ; on en devait rabattre, pensait-il, les discours exagérés cachant les affections médiocres ; comme si la plénitude de l’âme ne débordait pas quelquefois par les métaphores les plus vides, puisque personne, jamais, ne peut donner l’exacte mesure de ses besoins, ni de ses conceptions, ni de ses douleurs, et que la parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles.

Deuxième partie, chapitre XIV

Quant au souvenir de Rodolphe, elle l’avait descendu tout au fond de son cœur ; et il restait là, plus solennel et plus immobile qu’une momie de roi dans un souterrain. Une exhalaison s’échappait de ce grand amour embaumé et qui, passant à travers tout, parfumait de tendresse l’atmosphère d’immaculation où elle voulait vivre. Quand elle se mettait à genoux sur son prie-Dieu gothique, elle adressait au Seigneur les mêmes paroles de suavité qu’elle murmurait jadis à son amant, dans les épanchements de l’adultère. C’était pour faire venir la croyance ; mais aucune délectation ne descendait des cieux, et elle se relevait, les membres fatigués, avec le sentiment vague d’une immense duperie. Cette recherche, pensait-elle, n’était qu’un mérite de plus ; et dans l’orgueil de sa dévotion, Emma se comparait à ces grandes dames d’autrefois, dont elle avait rêvé la gloire sur un portrait de la Vallière, et qui, traînant avec tant de majesté la queue chamarrée de leurs longues robes, se retiraient en des solitudes pour y répandre aux pieds du Christ toutes les larmes d’un cœur que l’existence blessait.

Troisième partie, chapitre V

Descendant tout en amphithéâtre et noyée dans le brouillard, elle s’élargissait au delà des ponts, confusément. La pleine campagne remontait ensuite d’un mouvement monotone, jusqu’à toucher au loin la base indécise du ciel pâle. Ainsi vu d’en haut, le paysage tout entier avait l’air immobile comme une peinture ; les navires à l’ancre se tassaient dans un coin ; le fleuve arrondissait sa courbe au pied des collines vertes, et les îles, de forme oblongue, semblaient sur l’eau de grands poissons noirs arrêtés. Les cheminées des usines poussaient d’immenses panaches bruns qui s’envolaient par le bout. On entendait le ronflement des fonderies avec le carillon clair des églises qui se dressaient dans la brume. Les arbres des boulevards, sans feuilles, faisaient des broussailles violettes au milieu des maisons, et les toits, tout reluisants de pluie, miroitaient inégalement, selon la hauteur des quartiers. Parfois un coup de vent emportait les nuages vers la côte Sainte-Catherine, comme des flots aériens qui se brisaient en silence contre une falaise.

 

 

Merci à l’Université de Rouen (http://bovary.univ-rouen.fr/). Et bien sûr à Gustave et Claude…

 


Entre abîme et univers des possibles, que choisis-tu ?

2 février 2011

L’opposition fondamentale, génératrice de toutes les autres qui foisonnent dans les mythes et dont ces quatre tomes ont dressé l’inventaire, est celle même qu’énonce Hamlet sous la forme d’une encore trop crédule alternative. Car entre l’être et le non-être, il n’appartient pas à l’homme de choisir. Un effort mental consubstantiel à son histoire, et qui ne cessera qu’avec son effacement de la scène de l’univers, lui impose d’assumer les deux évidences contradictoires dont le heurt met sa pensée en branle et, pour neutraliser leur opposition, engendre une série illimitée d’autres distinctions binaires qui, sans jamais résoudre cette antinomie première, ne font, à des échelles de plus en plus réduites, que la reproduire et la perpétuer: réalité de l’être, que l’homme éprouve au plus profond de lui-même comme seule capable de donner raison et sens à ses gestes quotidiens, à sa vie morale et sentimentale, à ses choix politiques, à son engagement dans le monde social et naturel, à ses entreprises pratiques et à ses conquêtes scientifiques; mais en même temps, réalité du non-être dont l’intuition accompagne indissolublement l’autre puisqu’il incombe à l’homme de vivre et lutter, penser et croire, garder surtout courage, sans que jamais le quitte la certitude adverse qu’il n’était pas présent autrefois sur la terre et qu’il ne le sera pas toujours, et qu’avec sa disparition inéluctable de la surface d’une planète elle aussi vouée à la mort, ses labeurs, ses peines, ses joies, ses espoirs et ses œuvres deviendront comme s’ils n’avaient pas existé, nulle conscience n’étant plus là pour préserver fût-ce le souvenir de ces mouvements éphémères sauf, par quelques traits vite effacés d’un monde au visage désormais impassible, le constat abrogé qu’ils eurent lieu, c’est-à-dire rien.

Claude Lévi-Strauss, Mythologique, IV. L’Homme nu

 

En lisant cet extrait, certains ne pourront s’empêcher de voir surgir en toile de fond, devant leur yeux ou sous leur pas, « The Deep » de Jackson Pollock:

 

Mais est-ce le cas de tous ? En quoi l’opposition fondamentale dont parle Lévi-Strauss devrait-elle obligatoirement susciter une telle frayeur ? En quoi l’absence de sens a priori devrait-elle obligatoirement nous rendre l’avenir et nos actes inutiles ? En quoi la seule réponse valable à cette opposition serait, selon certains, de croire en un quelque chose qui « donne sens » de manière transcendantale (un dieu, pour faire court) ? Ne serait-ce pas plutôt la possibilité de faire un choix (fût-ce d’un dieu, mais cela peut bien sûr être autre chose), toutes contraintes socio-économiques mises à part ?

Me semble être une réponse parcimonieuse à l’heure actuelle, et donc adéquate, la liberté de choisir un sens a posteriori, ou de changer de sens, ou encore de tourner en rond si je me risque à une note d’humour. L’absence de sens a priori laisse donc ouvert un univers des possibles, laissant chacun plus ou moins « libre » (comprendre « libre de réagir aux contraintes qui lui sont imposées », idée de norme de réaction) de choisir une direction, et vaille que pourra.

(Le vieux monsieur: « arrête-toi là bonhomme, un billet n’y suffirait pas ». Le jeune garçon: « et un blog tout entier ? »)

Ajout: intéressante coïncidence, je viens de tomber sur l’article suivant « Why is it so difficult to accept Darwin’s theory of evolution? » (disponible ici), dont voici le sous-titre « On the popular fallacy that evolution has a predetermined direction, and the development of a responsible worldview based on free will ». Il y est par exemple fait mention de la Golden Rule


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