L’amour en Russie au XIXe, entre société écartelée et steppes infinies

Tolstoï est homogène, il est un tout, et le combat qui, surtout au cours des dernières années, opposa l’homme qui s’extasiait devant la beauté de la terre noire, de la chair blanche, de la neige bleue, des champs verts, des nuages d’orage violets à celui qui affirmait que la fiction est source de péché et que l’art est immoral – ce combat reste le fait d’un seul et même homme. Peintre ou prédicateur, faisant fi de tous les obstacles, Tolstoï s’acharnait à découvrir la vérité. Simplement, selon qu’il écrit Anna Karénine ou qu’il prêche, sa méthode diffère; mais aussi subtil que soit son art, et ennuyeux son prêchi-prêcha, cette vérité qu’il recherche laborieusement, à l’aveuglette, ou qu’il trouve comme par enchantement au coin de la rue, est toujours la même vérité. Cette vérité, c’est lui. Et lui, c’est l’art.

Vladimir Nabokov, Littératures II

Première partie, chapitre XVIII

Après un mot d’excuse, il allait continuer son chemin quand soudain il se retourna, ne pouvant résister au désir de la regarder encore; il se sentait attiré, non point par la beauté pourtant très grande de cette dame ni par l’élégance discrète qui émanait de sa personne, mais bien par l’expression toute de douceur de son charmant visage. Et précisément elle aussi se détourna. Un court instant ses yeux gris et brillants, que des cils épais faisaient paraître foncés, s’arrêtèrent sur lui avec bienveillance, comme s’ils le reconnaissaient; puis aussitôt elle sembla chercher quelqu’un parmi la foule. Cette rapide vision suffit à Vronski pour remarquer la vivacité contenue qui voltigeait sur cette physionomie, animant le regard, courbant les lèvres en un sourire à peine perceptible. Regard et sourire décelaient une abondance de force refoulée; l’éclair des yeux avait beau se voiler, le demi-sourire des lèvres n’en trahissait pas moins le feu intérieur.

Deuxième partie, chapitre XXII

Mais ce jour-là, Anna était absolument seule. Elle attendait sur la terrasse le retour de son fils surpris par la pluie au cours d’une promenade. Elle avait envoyé à sa recherche un domestique et une femme de chambre. Vêtue d’une robe blanche garnie de larges broderies, elle était assise dans un coin, cachée par des plantes, et n’entendit point venir son amant. La tête penchée, elle appuyait son front sur le métal froid d’un arrosoir oubliés sur une balustrade et qu’elle retenait de ses deux mains chargées de bagues si familières à Vronski. La beauté de cette tête aux cheveux noirs frisés, de ce cou, de ces bas, de tout l’ensemble de la personne causait toujours au jeune homme une nouvelle surprise. Il s’arrêta et la contempla avec transport. Elle sentit d’instinct son approche, et il avait à peine fait un pas qu’elle repoussa l’arrosoir et tourna vers lui son visage brûlant.

Troisième partie, chapitre II

On en était à ce tournant de l’été où la récolte se dessine, où la fenaison approche, où déjà l’on se préoccupe des semailles. Les épis déjà formés, mais encore légers et d’un gris verdâtre, se balancent au souffle du vent; les avoines mêlées aux herbes folles sortent irrégulièrement de terre dans les champs semés tardivement; les premières pousses du sarrasin couvrent déjà le sol; les jachères, avec leurs mottes quasi pétrifiées par le piétinement du bétail et leurs sentiers où ne mord point l’araire, ne sont encore qu’à demi-labourées; les monticules de fumier mêlent, à l’aurore, leur odeur de parfum de la reine-des-prés; cependant que dans les fonds s’éploie, impatiente de la faux, la houle verte des herbages, où les tiges déjà dépouillées de l’oseille sauvage font de-ci de-là de grandes taches noires. C’est dans ce calendrier champêtre une époque d’accalmie avant la moisson, ce gros effort imposé chaque année au paysan. Cet été-là, la récolte s’annonçait magnifique; les journées étaient longues et chaudes, les nuits courtes et tout humides de rosée.

Quatrième partie, chapitre II

Avec le sang froid d’un homme habitué dès l’enfance à ne jamais rougir, il quitta son traîneau et se dirigea vers la porte. Au même moment celle-ci s’ouvrit, et le suisse, une couverture sous le bras, fit avancer la voiture. Si peu observateur que fût Vronski, la surprise qui se peignit à sa vue sur les traits du suisse ne put lui échapper; il avance cependant et vint presque se heurter à Alexis Alexandrovitch, dont un bec de gaz éclaira en plein le visage livide et affaissé, le chapeau noir et la cravate blanche tranchant sur le col de castor. Les yeux mornes de Karénine se fixèrent sur Vronski; celui-ci salua et Alexis Alexandrovitch, serrant les lèvres, mit la main à son chapeau et passa outre. Vronski le vit monter en voiture sans se retourner, prendre par la portière la couverture et les jumelles qui lui tendait le suisse et finalement disparaître. Il pénétra de son côté dans le vestibule, la physionomie renfrognée; une lueur sinistre d’orgueil offensé courant dans son regard.

Septième partie, chapitre XXXI

Son petit sac rouge, qu’elle eut quelque peine à détacher de son bras, lui fit manquer le moment de se jeter sous le premier wagon: force lui fut d’attendre le second. Un sentiment semblable à celui qu’elle éprouvait jadis avant de faire un plongeon dans la rivière s’empara d’elle, et elle fit le signe de croix. Ce geste familier réveilla dans son âme une foule de souvenirs d’enfance et de jeunesse; les minutes heureuses de sa vie scintillèrent un instant à travers les ténèbres qui l’enveloppaient. Cependant elle ne quittait pas des yeux le wagon, et lorsque le milieu entre les deux roues apparut, elle rejeta son sac, rentra sa tête dans els épaules et, les mains en avant, se jeta sur les genoux sous le wagon, comme prête à se relever. Elle eut le temps d’avoir peur. « Où suis-je ? Que fais-je ? Pourquoi ? » pensa-t-elle, faisant effort pour se rejeter en arrière. Mais une masse énorme, inflexible, la frappa à la tête et l’entraîna par le dos. « Seigneur, pardonnez-moi ! » murmura-t-elle, sentant l’inutilité de la lutte. Un petit homme, marmottant dans sa barbe, tapotait le fer au-dessus d’elle. Et la lumière qui pour l’infortuné avait éclairé le livre de la vie, avec ses tourments, ses trahisons et ses douleurs, brilla soudain d’un plus vif éclat, illumina les pages demeurées jusqu’alors dans l’ombre, puis crépita, vacilla, et s’éteignit pour toujours.

 

 

Extraits d’Anna Karénine de Léon Tolstoï (traduction d’Henri Mongault). Peinture de Constantin Iouon.

 

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