Marcher dans les nuages, puis au-delà

A force de l’écouter ce passage, elle en venait à ressentir un étrange et long frisson la parcourir. C’est un peu par surprise qu’elle était retombée dessus, d’ailleurs. Bien sûr, le passage avait déjà éveillé sa curiosité, mais sans la retenir ni l’attirer si loin. Le thème est annoncé dès le début pourtant, mais les explosions de cuivres étaient toujours parvenus à lui faire oublier. Puis les rouleaux des cordes suivent, ponctués de touches boisées s’amplifiant en triomphes cuivrés. Et puis, au détour d’une phrase de conclusion temporaire, les vents nous invitent à leur suite, bientôt accompagnés puis remplacés par une vision de doigts innombrables mais légers, comme autant de petits pas sur le sable, des petits pieds fragiles mais décidés, desquels apparaissent des poignets dont les fines attaches déclenchent à chaque tour des volutes s’élevant de manière bonhomme, avant de s’évanouir dans l’azur, presque aussi vite qu’elles sont apparues.

Aux environs de la cinquantième écoute, elle finit par relier cette vision musicale au souvenir de l’ascension. A l’issue de ces deux jours, alors à moitié assoupie sur les banquettes en noyer du vieux train la ramenant dans la vallée, elle avait pris conscience, quasiment violemment, que c’en était fini de cette marche. Non pas du sommet, parce qu’il y a toujours les photos pour orgueilleusement rappeler aux autres ce que l’on a « fait », mais bien de l’ascension, de cette traversée d’un pied sur l’autre, vers un quelque part que l’on rencontre au détour d’un chemin. C’est d’abord sur le symbole même de la cordée que son esprit embrumé s’était accroché, ses yeux suivant rêveusement les flocons de lumière des encordés s’enfonçant vers le ciel noir. Encordé, oui, elle l’était, mais seule aussi. Insondable paradoxe que celui d’être à la fois si proche de ses partenaires d’aventure, relié physiquement à eux par un cordon quasi maternel, et à la fois si loin, concentré sur le fait de garder ce cordon tendu, un peu mais pas trop, loin des crampons tranchants, et regrettant cette distance qui étouffe les paroles à peine imaginées, forçant les marcheurs à se parler à eux-même, du monde et d’eux-même. Et c’est là, à cet instant, après que la lune se soit couchée, alors que le cône d’ombre projeté par le sommet enfonçait les nuages environnants, que la glaciale blancheur s’est muée en un rose timide, à la fois doux et brillant, et chaque pas la faisait alors entrer dans un monde où les yeux s’agrippent à cette couleur que l’on voudrait caresser, où le souffle s’allonge, s’apaise, et le tumulte cérébral s’évanouit silencieusement, sur la pointe des pieds.

(Il s’agit du du deuxième mouvement de la symphonie n° 5 de Beethoven, et merci à LG pour la photo.)

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