S’il faut en choisir un, ce serait celui-là

Le mythe de Sisyphe d’Albert Camus

Un raisonnement absurde

L’absurde et le suicide

Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux: c’est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie.

Commencer à penser, c’est commencer d’être miné.

Vivre, naturellement, n’est jamais facile. On continue à faire les gestes que l’existence commande, pour beaucoup de raisons dont la première est l’habitude. Mourir volontairement suppose qu’on a reconnu, même instinctivement, le caractère dérisoire de cette habitude, l’absence de toute raison profonde de vivre, le caractère insensé de cette agitation quotidienne et l’inutilité de la souffrance.

Ce divorce entre l’homme et sa vie, l’acteur et son décor, c’est proprement le sentiment de l’absurdité.

Le sujet de cet essai est précisément ce rapport entre l’absurde et le suicide, la mesure exacte dans laquelle le suicide est une solution à l’absurde.

C’est un lieu commun de comparer les théories philosophiques et la conduite de ceux qui les professent.

Nous prenons l’habitude de vivre avant d’acquérir celle de penser.

Il est toujours aisé d’être logique. Il est presque impossible d’être logique jusqu’au bout.

Les murs absurdes

Un homme se définit aussi bien par ses comédies que par ses élans sincères.

La méthode définit ici confesse le sentiment que toute vraie connaissance est impossible.

La lassitude est à la fin des actes d’une vie machinale, mais elle inaugure en même temps le mouvement de la conscience.

[…] s’apercevoir que le monde est « épais », entrevoir à quel point une pierre est étrangère, nous est irréductible, avec quelle intensité la nature, un paysage peut nous nier.

Cette épaisseur et cette étrangeté du monde, c’est l’absurde.

Comprendre c’est avant tout unifier.

Comprendre le monde pour un homme, c’est le réduire à l’humain, le marquer de son sceau.

Cette science qui devait tout m’apprendre finit dans l’hypothèse, cette lucidité sombre dans la métaphore, cette incertitude se résout en œuvre d’art.

Je comprends que si je puis par la science saisir les phénomènes et les énumérer, je ne puis pour autant appréhender le monde.

Ce qui est absurde, c’est la confrontation de cet irrationnel et de ce désir éperdu de clarté dont l’appel résonne au plus profond de l’homme.

Penser, c’est réapprendre à voir, à être attentif, c’est diriger sa conscience […]

L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde.

Le suicide philosophique

Le sentiment de l’absurdité ne naît pas du simple examen d’un fait ou d’une impression mais il jaillit de la comparaison entre un état de fait et une certaine réalité, entre une action et le monde qui la dépasse.

L’absurde n’est pas dans l’homme ni dans le monde, mais dans leur présence commune.

Et poussant jusqu’à son terme cette logique absurde, je dois reconnaître que cette lutte suppose l’absence totale d’espoir (qui n’a rien à voir avec le désespoir), le refus continuel (qu’on ne doit pas confondre avec le renoncement) et l’insatisfaction consciente (qu’on ne saurait assimiler à l’inquiétude juvénile).

L’absurde n’a de sens que dans la mesure où l’on n’y consent pas.

Un homme devenu conscient de l’absurde lui est lié pour jamais.

Pour m’en tenir aux philosophies existentielles, je vois que toutes sans exception, me proposent l’évasion.

Cet espoir forcé est chez tous l’essence religieuse.

Ainsi l’absurde devint dieu (dans le sens le plus large du mot) et cette impuissance à comprendre, l’être qui illumine tout.

Pour Chestov, la raison est vaine, mais il y a quelque chose au-delà de la raison. Pour un esprit absurde, la raison est vaine et il n’y a rien au-delà de la raison.

Les lois de la nature peuvent se légitimer sur le plan de la description sans pour cela être vraies sur celui de l’explication.

Dans son échec, dit Kierkegaard, le croyant trouve son triomphe.

Je veux savoir si je peux vivre avec ce que je sais et avec cela seulement.

L’absurde, qui est l’état métaphysique de l’homme conscient, ne mène pas à Dieu.

L’absurde c’est le péché sans Dieu.

Penser, ce n’est pas unifier, rendre familière l’apparence sous le visage d’un grand principe. Penser, c’est réapprendre à voir, diriger sa conscience, faire de chaque image un lieu privilégié.

[…] apparente modestie de la pensée qui se borne à décrire ce qu’elle se refuse à expliquer

L’absurde, c’est la raison lucide qui constate ses limites.

Il faut savoir si l’on peut en vivre ou si la logique commande qu’on en meurt.

La liberté absurde

Je peux tout nier de cette partie de moi qui vit de nostalgies incertaines, sauf ce désir d’unité, cet appétit de résoudre, cette exigence de clarté et de cohésion. Je peux tout réfuter dans ce monde qui m’entoure, me heurte ou me transporte, sauf ce chaos, ce hasard roi et cette divine équivalence qui nait de l’anarchie. Je ne sais pas si ce monde a un sens qui le dépasse. Mais je sais que je ne connais pas ce sens et qu’il m’est impossible pour le moment de le connaître.

Insistons encore sur la méthode : il s’agit de s’obstiner. A un certain point de son chemin, l’homme absurde est sollicité. L’histoire ne manque ni de religions, ni de prophètes, même sans dieux. On lui demande de sauter. Tout ce qu’il peut répondre, c’est qu’il ne comprend pas bien, que cela n’est pas évident. Il ne veut faire justement que ce qu’il comprend bien. On lui assure que c’est péché d’orgueil, mais il n’entend pas la notion de péché ; que peut-être l’enfer est au bout, mais il n’a pas assez d’imagination pour se représenter cet étrange avenir ; qu’il perd la vie immortelle, mais cela lui paraît futile. On voudrait lui faire reconnaître sa culpabilité. Lui se sent innocent. À vrai dire, il ne sent que cela, son innocence irréparable. C’est elle qui
lui permet tout. Ainsi ce qu’il exige de lui-même, c’est de vivre seulement avec ce qu’il sait, de s’arranger de ce qui est et ne rien faire intervenir qui ne soit certain. On lui répond que rien ne l’est. Mais ceci du moins est une certitude. C’est avec elle qu’il a affaire : il veut savoir s’il est possible de vivre sans appel.

L’une des seules positions philosophiques cohérentes, c’est ainsi la révolte. Elle est un confrontement perpétuel de l’homme et de sa propre obscurité.

Cette révolte donne son prix à la vie. Étendue sur toute la longueur d’une existence, elle lui restitue sa grandeur.

Je ne puis comprendre ce que peut être une liberté qui me serait donnée par un être supérieur.

La morale d’un homme, son échelle de valeurs n’ont de sens que par la quantité et la variété d’expériences qu’il lui a été donné d’accumuler.

Je tire ainsi de l’absurde trois conséquences qui sont ma révolte, ma liberté et ma passion.

L’homme absurde

Assuré de sa liberté à terme, de sa révolte sans avenir et de sa conscience périssable, il poursuit son aventure dans le temps de sa vie.

Il ne s’agit pas d’un cri de délivrance et de joie, mais d’une constatation amère.

L’absurde ne délivre pas, il lie. Il n’autorise pas tous les actes. Tout est permis ne signifie pas que rien n’est défendu. L’absurde rend seulement leur équivalence aux conséquences de ces actes. Il ne recommande pas le crime, ce serait puéril, mais il restitue au remords son inutilité.

Le Don Juanisme

La comédie

La conquête

Un homme est plus un homme par les choses qu’il tait que par celles qu’il dit.

Je ne fais tant de cas de l’individu que parce qu’il m’apparaît dérisoire et humilié. Sachant qu’il n’est pas de causes victorieuses, j’ai du goût pour les causes perdues : elles demandent une âme entière, égale à sa défaite comme à ses victoires passagères.

La créature est ma patrie.

Toutes les Églises sont contre nous.

La création absurde

Philosophie et roman

La joie absurde par excellence, c’est la création. « L’art et rien que l’art, dit Nietzsche, nous avons l’art pour ne point mourir de la vérité. »

Créer, c’est vivre deux fois.

Pour l’homme absurde, il ne s’agit plus d’expliquer et de résoudre, mais d’éprouver et de décrire.

Créer ou ne pas créer, cela ne change rien. Le créateur absurde ne tient pas à son œuvre.

Le choix qu’ils ont fait d’écrire en images plutôt qu’en raisonnements est révélateur d’une certaine pensée qui leur est commune, persuadée de l’inutilité de tout principe d’explication et convaincue du message enseignant de l’apparence sensible.

Kirilov

La création sans lendemain

On reconnaît sa voie en découvrant les chemins qui s’en éloignent.

Mener de front ces deux tâches, nier d’un côté et exalter de l’autre, c’est la voie qui s’ouvre au créateur absurde. Il doit donner au vide ses couleurs.

De toutes les écoles de la patience et de la lucidité, la création est la plus efficace. Elle est aussi le bouleversant témoignage de la seule dignité de l’homme : la révolte tenace contre sa condition, la persévérance dans un effort tenu pour stérile. Elle demande un effort quotidien, la maîtrise de soi, l’appréciation exacte des limites du vrai, la mesure et la force. Elle constitue une ascèse. Tout cela « pour rien », pour répéter et piétiner. Mais peut-être la grande œuvre d’art a moins d’importance en elle-même que dans l’épreuve qu’elle exige d’un homme et l’occasion qu’elle lui fournit de surmonter ses fantômes et d’approcher d’un peu plus près sa réalité nue.

Le mythe de Sisyphe

Sisyphe, prolétaire des dieux, impuissant et révolté, connaît toute l’étendue de sa misérable condition: c’est à elle qu’il pense pendant sa descente.

La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux.

2 commentaires pour S’il faut en choisir un, ce serait celui-là

  1. Henri dit :

    Camus parle bien. Ses mots précis et concis portent son émotion et sa détermination. Sa pensée semble imparable : « L’absurde, c’est la raison lucide qui constate ses limites. ». Il écarte d’un revers d’argument toutes les réfutations : « Pour un esprit absurde, la raison est vaine et il n’y a rien au-delà de la raison. ».

    Mais sur quelle observation objective se fonde-t-il pour décrire l’essence des choses ? Qu’est-ce qui lui permet de croire que le rocher retombera éternellement ? Qu’est-ce qui ferme son cœur et sa raison à ce point qu’il n’ose pas considérer que Sisyphe a le pouvoir de métamorphoser sa misérable condition absurde, imposée par des dieux jaloux et pervers ?
    Il juge que la révolte, même si elle apporte des trésors de vertus (« Elle demande un effort quotidien, la maîtrise de soi, l’appréciation exacte des limites du vrai, la mesure et la force »), n’est qu’en vain, pour « rien ».

    C’est certainement exact, si la révolte est orientée contre la condition (de prolétaire des dieux) et contre le responsable (le créateur absurde). Mais a-t-il essayé d’orienter sa révolte contre lui même, c’est-à-dire contre son doute, ses peurs, sa honte, sa domestication ? C’est dans la pensée de Sisyphe que se trouve la prison et la malédiction, pas dans une influence extérieure. Qu’il prenne donc le rocher et, au lieu de remonter le même chemin éternel, qu’il fracasse les illusions et les fantômes de sa « conscience périssable » !

    Rapidement, il percevra autrement « cette épaisseur et cette étrangeté du monde ». Il deviendra sa propre œuvre.

    • walrus dit :

      J’ai l’impression, d’après ton commentaire, que tu passes légèrement à côté du cœur du message de Camus. Il ne cherche pas à décrire l' »essence des choses » pour la simple raison que, soit elle est inatteignable, soit elle n’existe pas (cad parler de « l’essence des choses » est une « question mal posée »). Je penche pour la 2e raison: je (et je crois que Camus également) ne savons pas ce que le terme « essence » signifie. C’est un terme flou, mal défini, anthropomorphique, inspiré de Platon (cf. la caverne), des religions du Livre (et j’en oublie certainement d’autres). De même, rien ne lui permet de croire que « le rocher retombera éternellement ». Mais c’est ce à quoi il parvient après observation, après confrontation au réel. En effet, il en arrive à dire que la révolte est « vaine », « pour rien », dans le sens « cela ne changera pas la condition absurde de l’homme ». Mais, et c’est là que tu loupe un truc à mon avis, ce n’est pas parce que cela ne change rien « dans l’absolu » que la révolte « pour rien » doit être décrétée inutile. Au contraire, c’est bien parce que l’on ne peut pas aller au delà du fait que la pierre retombera toujours que la révolte prend tout son sens! C’est dans ce contexte (l’absurdité évidente de la vie à laquelle l’homme, de part sa capacité à penser, est irréductiblement confronté) qu’il se libère. Il n’y a, a priori, pas d' »influence extérieure » de laquelle il faudrait « se libérer ». Tu (je, nous, ils) ne changes pas les conditions: que tu le veuilles ou non, la pierre est là, tu dois la remonter, tout en sachant qu’elle retombera puisque c’est ce qu’elle fait toutes les nuits. Quelque part, la pierre est la métaphore de la nature, celle que la physique décrit avec des « lois », c’est l’irréductible matière à partir de laquelle nous sommes fait. Et de là naît la grandeur de la révolte. Précisément, en imaginant Sisyphe heureux, Camus est bien le premier a « fracasser les illusions ». Il nous invite à nous forger notre propre sens de la vie, celui qui nous pousse à « rester », celui-ci devant être fondé sur « la révolte, la liberté et la passion » afin de perdurer. Et si tu lis son essais en entier, justement, il en arrive à dire comme toi, que par cette voie, l’homme devient sa propre œuvre (il cite plusieurs exemples de « héros absurdes »), tout en précisant qu’être sa propre œuvre est en soi-même absurde: « créer ou ne pas créer, cela ne change rien ». Mais nous sommes libre de choisir l’objet de sa propre révolte, et c’est là que chacun peut différer de son voisin: tout un programme…😉

      Cet essai est pour moi fondateur dans le sens où il a comme point de départ ce que beaucoup de philosophes et penseurs ont comme point d’arrivée. Maintenant, ce qui manque à mon avis, c’est une réflexion sur ce qui peut (doit?) (re)lier les hommes entre eux. Intuitivement, je dirai « la révolte oui, mais seul non, à plusieurs oui ». Et ça, il reste à le justifier de manière convaincante.

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