S’il faut en choisir un, ce serait celui-là

7 mai 2012

Le mythe de Sisyphe d’Albert Camus

Un raisonnement absurde

L’absurde et le suicide

Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux: c’est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie.

Commencer à penser, c’est commencer d’être miné.

Vivre, naturellement, n’est jamais facile. On continue à faire les gestes que l’existence commande, pour beaucoup de raisons dont la première est l’habitude. Mourir volontairement suppose qu’on a reconnu, même instinctivement, le caractère dérisoire de cette habitude, l’absence de toute raison profonde de vivre, le caractère insensé de cette agitation quotidienne et l’inutilité de la souffrance.

Ce divorce entre l’homme et sa vie, l’acteur et son décor, c’est proprement le sentiment de l’absurdité.

Le sujet de cet essai est précisément ce rapport entre l’absurde et le suicide, la mesure exacte dans laquelle le suicide est une solution à l’absurde.

C’est un lieu commun de comparer les théories philosophiques et la conduite de ceux qui les professent.

Nous prenons l’habitude de vivre avant d’acquérir celle de penser.

Il est toujours aisé d’être logique. Il est presque impossible d’être logique jusqu’au bout.

Les murs absurdes

Un homme se définit aussi bien par ses comédies que par ses élans sincères.

La méthode définit ici confesse le sentiment que toute vraie connaissance est impossible.

La lassitude est à la fin des actes d’une vie machinale, mais elle inaugure en même temps le mouvement de la conscience.

[…] s’apercevoir que le monde est « épais », entrevoir à quel point une pierre est étrangère, nous est irréductible, avec quelle intensité la nature, un paysage peut nous nier.

Cette épaisseur et cette étrangeté du monde, c’est l’absurde.

Comprendre c’est avant tout unifier.

Comprendre le monde pour un homme, c’est le réduire à l’humain, le marquer de son sceau.

Cette science qui devait tout m’apprendre finit dans l’hypothèse, cette lucidité sombre dans la métaphore, cette incertitude se résout en œuvre d’art.

Je comprends que si je puis par la science saisir les phénomènes et les énumérer, je ne puis pour autant appréhender le monde.

Ce qui est absurde, c’est la confrontation de cet irrationnel et de ce désir éperdu de clarté dont l’appel résonne au plus profond de l’homme.

Penser, c’est réapprendre à voir, à être attentif, c’est diriger sa conscience […]

L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde.

Le suicide philosophique

Le sentiment de l’absurdité ne naît pas du simple examen d’un fait ou d’une impression mais il jaillit de la comparaison entre un état de fait et une certaine réalité, entre une action et le monde qui la dépasse.

L’absurde n’est pas dans l’homme ni dans le monde, mais dans leur présence commune.

Et poussant jusqu’à son terme cette logique absurde, je dois reconnaître que cette lutte suppose l’absence totale d’espoir (qui n’a rien à voir avec le désespoir), le refus continuel (qu’on ne doit pas confondre avec le renoncement) et l’insatisfaction consciente (qu’on ne saurait assimiler à l’inquiétude juvénile).

L’absurde n’a de sens que dans la mesure où l’on n’y consent pas.

Un homme devenu conscient de l’absurde lui est lié pour jamais.

Pour m’en tenir aux philosophies existentielles, je vois que toutes sans exception, me proposent l’évasion.

Cet espoir forcé est chez tous l’essence religieuse.

Ainsi l’absurde devint dieu (dans le sens le plus large du mot) et cette impuissance à comprendre, l’être qui illumine tout.

Pour Chestov, la raison est vaine, mais il y a quelque chose au-delà de la raison. Pour un esprit absurde, la raison est vaine et il n’y a rien au-delà de la raison.

Les lois de la nature peuvent se légitimer sur le plan de la description sans pour cela être vraies sur celui de l’explication.

Dans son échec, dit Kierkegaard, le croyant trouve son triomphe.

Je veux savoir si je peux vivre avec ce que je sais et avec cela seulement.

L’absurde, qui est l’état métaphysique de l’homme conscient, ne mène pas à Dieu.

L’absurde c’est le péché sans Dieu.

Penser, ce n’est pas unifier, rendre familière l’apparence sous le visage d’un grand principe. Penser, c’est réapprendre à voir, diriger sa conscience, faire de chaque image un lieu privilégié.

[…] apparente modestie de la pensée qui se borne à décrire ce qu’elle se refuse à expliquer

L’absurde, c’est la raison lucide qui constate ses limites.

Il faut savoir si l’on peut en vivre ou si la logique commande qu’on en meurt.

La liberté absurde

Je peux tout nier de cette partie de moi qui vit de nostalgies incertaines, sauf ce désir d’unité, cet appétit de résoudre, cette exigence de clarté et de cohésion. Je peux tout réfuter dans ce monde qui m’entoure, me heurte ou me transporte, sauf ce chaos, ce hasard roi et cette divine équivalence qui nait de l’anarchie. Je ne sais pas si ce monde a un sens qui le dépasse. Mais je sais que je ne connais pas ce sens et qu’il m’est impossible pour le moment de le connaître.

Insistons encore sur la méthode : il s’agit de s’obstiner. A un certain point de son chemin, l’homme absurde est sollicité. L’histoire ne manque ni de religions, ni de prophètes, même sans dieux. On lui demande de sauter. Tout ce qu’il peut répondre, c’est qu’il ne comprend pas bien, que cela n’est pas évident. Il ne veut faire justement que ce qu’il comprend bien. On lui assure que c’est péché d’orgueil, mais il n’entend pas la notion de péché ; que peut-être l’enfer est au bout, mais il n’a pas assez d’imagination pour se représenter cet étrange avenir ; qu’il perd la vie immortelle, mais cela lui paraît futile. On voudrait lui faire reconnaître sa culpabilité. Lui se sent innocent. À vrai dire, il ne sent que cela, son innocence irréparable. C’est elle qui
lui permet tout. Ainsi ce qu’il exige de lui-même, c’est de vivre seulement avec ce qu’il sait, de s’arranger de ce qui est et ne rien faire intervenir qui ne soit certain. On lui répond que rien ne l’est. Mais ceci du moins est une certitude. C’est avec elle qu’il a affaire : il veut savoir s’il est possible de vivre sans appel.

L’une des seules positions philosophiques cohérentes, c’est ainsi la révolte. Elle est un confrontement perpétuel de l’homme et de sa propre obscurité.

Cette révolte donne son prix à la vie. Étendue sur toute la longueur d’une existence, elle lui restitue sa grandeur.

Je ne puis comprendre ce que peut être une liberté qui me serait donnée par un être supérieur.

La morale d’un homme, son échelle de valeurs n’ont de sens que par la quantité et la variété d’expériences qu’il lui a été donné d’accumuler.

Je tire ainsi de l’absurde trois conséquences qui sont ma révolte, ma liberté et ma passion.

L’homme absurde

Assuré de sa liberté à terme, de sa révolte sans avenir et de sa conscience périssable, il poursuit son aventure dans le temps de sa vie.

Il ne s’agit pas d’un cri de délivrance et de joie, mais d’une constatation amère.

L’absurde ne délivre pas, il lie. Il n’autorise pas tous les actes. Tout est permis ne signifie pas que rien n’est défendu. L’absurde rend seulement leur équivalence aux conséquences de ces actes. Il ne recommande pas le crime, ce serait puéril, mais il restitue au remords son inutilité.

Le Don Juanisme

La comédie

La conquête

Un homme est plus un homme par les choses qu’il tait que par celles qu’il dit.

Je ne fais tant de cas de l’individu que parce qu’il m’apparaît dérisoire et humilié. Sachant qu’il n’est pas de causes victorieuses, j’ai du goût pour les causes perdues : elles demandent une âme entière, égale à sa défaite comme à ses victoires passagères.

La créature est ma patrie.

Toutes les Églises sont contre nous.

La création absurde

Philosophie et roman

La joie absurde par excellence, c’est la création. « L’art et rien que l’art, dit Nietzsche, nous avons l’art pour ne point mourir de la vérité. »

Créer, c’est vivre deux fois.

Pour l’homme absurde, il ne s’agit plus d’expliquer et de résoudre, mais d’éprouver et de décrire.

Créer ou ne pas créer, cela ne change rien. Le créateur absurde ne tient pas à son œuvre.

Le choix qu’ils ont fait d’écrire en images plutôt qu’en raisonnements est révélateur d’une certaine pensée qui leur est commune, persuadée de l’inutilité de tout principe d’explication et convaincue du message enseignant de l’apparence sensible.

Kirilov

La création sans lendemain

On reconnaît sa voie en découvrant les chemins qui s’en éloignent.

Mener de front ces deux tâches, nier d’un côté et exalter de l’autre, c’est la voie qui s’ouvre au créateur absurde. Il doit donner au vide ses couleurs.

De toutes les écoles de la patience et de la lucidité, la création est la plus efficace. Elle est aussi le bouleversant témoignage de la seule dignité de l’homme : la révolte tenace contre sa condition, la persévérance dans un effort tenu pour stérile. Elle demande un effort quotidien, la maîtrise de soi, l’appréciation exacte des limites du vrai, la mesure et la force. Elle constitue une ascèse. Tout cela « pour rien », pour répéter et piétiner. Mais peut-être la grande œuvre d’art a moins d’importance en elle-même que dans l’épreuve qu’elle exige d’un homme et l’occasion qu’elle lui fournit de surmonter ses fantômes et d’approcher d’un peu plus près sa réalité nue.

Le mythe de Sisyphe

Sisyphe, prolétaire des dieux, impuissant et révolté, connaît toute l’étendue de sa misérable condition: c’est à elle qu’il pense pendant sa descente.

La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux.

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Manquée

21 février 2012

 

 


Fenêtre sur nuage

1 janvier 2012

Je regardais distraitement par la fenêtre lorsqu’au loin j’aperçus s’avancer, sous le ciel noir, une gris manteau de brouillard qui n’a pas tardé à recouvrir tout mon horizon. Du haut de mon perchoir, j’eus la surprise de voir les rues, les immeubles, les minuscules voitures et rares passants disparaître les uns après les autres, tandis, qu’en éclaireur, à la frange du manteau, des gouttelettes de pluie battaient l’air, rapidement suivies par le nuage lui-même, plein de flocons à moitié formés. Mon appartement ne fût plus alors qu’un radeau de béton, balloté, giflé de vent, dont les légères ouvertures vitrées ployaient sous l’attaque en piqué des petits soldats blancs, virevoltant gaiement. Mais sitôt ceci écrit, je revis la ville, telle qu’elle m’apparaît chaque jour, le damier parfait des rues s’étalant sous mes yeux, seul le brillant de la chaussée laissait imaginer la violence de cette si brève attaque. Et moi qui venait de faire regonfler mes pneux de vélo pour profiter des rues vides de la nouvelle année… la sortie sera pour un autre jour ! Mais replongeons-nous plutôt dans notre livre, et faisons nôtre le conseil de M. Legrandin:

Tâchez de garder toujours un morceau de ciel au-dessus de votre vie.

Marcel Proust, Du côté de chez Swann


Marcher dans les nuages, puis au-delà

28 juin 2011

A force de l’écouter ce passage, elle en venait à ressentir un étrange et long frisson la parcourir. C’est un peu par surprise qu’elle était retombée dessus, d’ailleurs. Bien sûr, le passage avait déjà éveillé sa curiosité, mais sans la retenir ni l’attirer si loin. Le thème est annoncé dès le début pourtant, mais les explosions de cuivres étaient toujours parvenus à lui faire oublier. Puis les rouleaux des cordes suivent, ponctués de touches boisées s’amplifiant en triomphes cuivrés. Et puis, au détour d’une phrase de conclusion temporaire, les vents nous invitent à leur suite, bientôt accompagnés puis remplacés par une vision de doigts innombrables mais légers, comme autant de petits pas sur le sable, des petits pieds fragiles mais décidés, desquels apparaissent des poignets dont les fines attaches déclenchent à chaque tour des volutes s’élevant de manière bonhomme, avant de s’évanouir dans l’azur, presque aussi vite qu’elles sont apparues.

Aux environs de la cinquantième écoute, elle finit par relier cette vision musicale au souvenir de l’ascension. A l’issue de ces deux jours, alors à moitié assoupie sur les banquettes en noyer du vieux train la ramenant dans la vallée, elle avait pris conscience, quasiment violemment, que c’en était fini de cette marche. Non pas du sommet, parce qu’il y a toujours les photos pour orgueilleusement rappeler aux autres ce que l’on a « fait », mais bien de l’ascension, de cette traversée d’un pied sur l’autre, vers un quelque part que l’on rencontre au détour d’un chemin. C’est d’abord sur le symbole même de la cordée que son esprit embrumé s’était accroché, ses yeux suivant rêveusement les flocons de lumière des encordés s’enfonçant vers le ciel noir. Encordé, oui, elle l’était, mais seule aussi. Insondable paradoxe que celui d’être à la fois si proche de ses partenaires d’aventure, relié physiquement à eux par un cordon quasi maternel, et à la fois si loin, concentré sur le fait de garder ce cordon tendu, un peu mais pas trop, loin des crampons tranchants, et regrettant cette distance qui étouffe les paroles à peine imaginées, forçant les marcheurs à se parler à eux-même, du monde et d’eux-même. Et c’est là, à cet instant, après que la lune se soit couchée, alors que le cône d’ombre projeté par le sommet enfonçait les nuages environnants, que la glaciale blancheur s’est muée en un rose timide, à la fois doux et brillant, et chaque pas la faisait alors entrer dans un monde où les yeux s’agrippent à cette couleur que l’on voudrait caresser, où le souffle s’allonge, s’apaise, et le tumulte cérébral s’évanouit silencieusement, sur la pointe des pieds.

(Il s’agit du du deuxième mouvement de la symphonie n° 5 de Beethoven, et merci à LG pour la photo.)


« Allons-y! » gueula Dean.

27 avril 2011

Première partie

Chapitre I

Mais alors ils s’en allaient, dansant dans les rues comme des clochedingues, et je traînais derrière eux comme je l’ai fait toute ma vie derrière les gens qui m’intéressent, parce que les seuls gens qui existent pour moi sont les déments, ceux qui ont la démence de vivre, la démence de discourir, la démence d’être sauvés, qui veulent jouir de tout dans un seul instant, ceux qui ne savent pas bailler, ni sortir un lieu commun mais qui brûlent, qui brûlent, pareils aux fabuleux feux jaunes des chandelles romaines explosant comme des poêles à frire à travers les étoiles et, au milieu, on voit éclater le bleu du pétard central et chacun fait: « Aaaah ! » Quel nom donnait-on à cette jeunesse-là dans l’Allemagne de Goethe ?

Un gars de l’Ouest, de la race solaire, tel était Dean.

Quelque part sur le chemin, je savais qu’il y aurait des filles, des visions, tout, quoi; quelque part sur le chemin on me tendrait la perle rare.

Chapitre IX

Ils étaient comme le type avec sa dalle de cachot et ses ténèbres, surgissant du souterrain, les épaves des bas-fonds de l’Amérique, une nouvelle génération foutue que j’étais en train de rallier à petits pas.

Chapitre XIII

D’un petit air dégoûté, son joli nez au vent, elle quitta les lieux et nous allâmes tous deux errer dans l’obscurité le long des fossés de la grand-route. Je portais les bagages. La buée sortait de nos bouches dans l’air froid de la nuit. Je pris enfin la décision de dérober au monde une nuit encore avec elle, et au diable le lendemain matin. Nous entrâmes dans la cour d’un motel et louâmes un petit appartement confortable pour environ quatre dollars, avec douche, serviette de bain, radio murale, et tout. On se serra très fort l’un contre l’autre. On eut une longue et sérieuse conversation et on se baigna et on agita des problèmes avec la lumière allumée d’abord puis la lumière éteinte. Une question venait sur le tapis, je soutenais une opinion à laquelle elle se ralliait et nous concluions le pacte dans l’obscurité, haletants, puis heureux, comme de petits agneaux.

Je courbais les épaules sous le vent froid et pluvieux, laissant errer mon regard sur les tristes vignobles d’octobre qui couvraient la vallée. Dans ma tête résonnait cette magnifique chanson, « Homme d’amour », telle que Billie Holiday la chante; c’était mon concert à moi, en pleine cambrousse. « Un jour on se trouvera et tu sècheras toutes mes larmes et tu me murmureras de douces, de petites choses à l’oreille, tu m’enlaceras et là m’embrasseras, ah, tu me manques, homme d’amour, ah où peux-tu être… » Ce n’est pas tant les paroles que la mélodie, magnifique, et la façon dont Billie chante ça, comme une femme qui passe la main dans les cheveux de son homme, à la lueur tamisée d’une lampe. Les vents hurlaient. J’avais froid.

Chapitre XIV

N’est-il pas vrai qu’au départ de la vie on est un petit enfant sage qui croit à tout ce qui se présente sous le toit paternel ? Puis vient le jour laodicéen où l’on sait qu’on est pauvre et misérable et malheureux et aveugle et nu, et, avec le visage macabre et désolé d’un spectre, on traverse en frissonnant une vie de cauchemar.

Deuxième partie

Chapitre IV

Il jouait des opéras de Verdi et les mimait drapé dans son pyjama, avec une grande déchirure qui lui descendait dans le dos. Il se foutait royalement de tout. C’est un homme de grande érudition qui déambule en titubant le long des quais de New York avec ds manuscrits originaux de musiciens du XVIIe siècle sous le bras, tout en gueulant. Il se traîne dans les rues comme une grosse araignée. Son excitation jaillissait de ses yeux par éclairs démoniaques. Il ployait sa nuque dans une extase spasmodique. Il zézayait, se tordait en convulsions, s’affalait, gémissait, hurlait, tombait à la renverse de désespoir. Il pouvait à peine placer un mot tellement ça l’excitait de vivre.

Chapitre V

La prison est l’endroit où l’on se promet à soi-même le droit de vivre.

Chapitre VIII

C’était triste de voir sa haute silhouette diminuer dans l’obscurité à mesure qu’on s’éloignait, exactement comme les autres silhouettes à New York et à la Nouvelle-Orléans: ils vacillent sous l’immensité étoilée et tout ce qu’ils sont est englouti. Où aller ? Que faire ? Dans quel but ? … Dormir. Mais cette équipe de déments était bandée vers l’avenir.

Chapitre IX

La Californie de Dean, pays délirant et suant, pays d’importance capitale, c’était celui où les amants solitaires, exilés et bizarres, viennent se rassembler comme les oiseaux, le pays où tout le monde, d’une manière ou d’une autre, ressemble aux acteurs de cinéma détraqués, beaux et décadents.

Troisième partie

Chapitre III

Je regardais par la fenêtre. Il était seul devant la porte, savourant la rue. Les rancunes, les récriminations, les bons conseils, la morale, la tristesse, tout était derrière lu et, au-devant de lui, c’était, déguenillée et extatique, la pure volupté d’être.

Chapitre V

Voilà un gars et tout le monde autour, hein ? C’est à lui de mettre en forme ce qui est dans la tête de chacun. Il attaque le premier chorus puis il déroule ses idées, bonnes gens, bien sûr, bien sûr, mais tâchez de saisir, et alors ils e hausse jusqu’à son destin et c’est à ce niveau qu’il doit souffler. Tout à coup, quelque part au milieu du chorus, il ferre le it; tout le monde sursaute et comprend; on écoute; il le repique et s’en empare. le temps s’arrête. Il remplit le vide de l’espace avec la substance de nos vies.

Nos bagages cabossés étaient de nouveau empilés sur le trottoir; nous avions encore bien du chemin à faire. Mais qu’importait, la route, c’est la vie.

Chapitre IX

Quelque part derrière nous ou devant nous dans la nuit immense, son père était couché avec sa cuite dans un taillis, cela du moins était certain – avec de la bave au menton, de l’urine sur son froc, de la mélasse aux oreilles, des croutes dans le nez, peut-être du sang dans les cheveux, et la lune qui l’illuminait.

Chapitre XI

Nous tous, que brûlons-nous de faire ? Que voulons-nous ? Elle ne savait pas. Elle bâilla. Elle avait sommeil. C’était trop lui demander. Personne ne pouvait le dire. Personne ne le dirait jamais. Un point c’est tout. Elle était âgée de dix-huit ans et très charmante, mais foutue.

Quatrième partie

Chapitre V

L’approche était délicate sans un langage commun. Et de nouveau tout le monde retrouva la paix et la sérénité et l’ivresse et se contenta de jouir de la brise du désert et de ruminer respectivement, eu égard à sa nation, à sa race et à sa personnalité, des pensées de haute éternité.

Assailli par les myriades fourmillantes des phosphènes célestes, il me fallait lutter pour voir la silhouette de Dean et il ressemblait à Dieu. J’étais tellement ivre que je devais appuyer la tête sur le dossier; les cahots de l’auto me fichaient des couteaux d’extase à travers le corps.

 

 

Extraits de Sur la route de Jack Kerouac (traduction de Jacques Houbard).

 


Pink, or slice of life?

27 mars 2011

Tu es assis sur une chaise présente aux quatre coins du monde, on nomme son concepteur « Ikea ». Standardisation, épuration « robuste », dans le sens « s’adapte à tous, tout le temps et partout ». Mais heureusement, accidentellement ?, les Pink Floyds font retentir, gémir, leur guitares déchirées à tue-tête. Qu’en disent les voisins ? They don’t care, they sleep… Un grand bol de mostaccioli au pesto embaume, ou empeste, ta cuisine, et de fait tout ton appart. Mais shine on your crazy diamonds. Ta soirée n’a ressemblé à aucune autre, une de plus pourtant, où tu es passé d’un acteur new-yorkais à un videur serbe qui t’a rappelé de vieux souvenirs. Tout ça pour finir à parler du destin, pfff, foutaises, mais quoi faire si elle y croit ? Après tout, ça ne me regarde pas. Toujours est-il que demain matin, c’est-à-dire dans quelque heures, tu émergeras des brumes évanescentes de learning to fly pour te replonger, à la lumière d’un après-midi froid mais accueillant, dans les mystères du génome humain. L’horizon vibrant des fourmis humaines ne cessera de se dérouler sous tes yeux, et les accords, cette fois sublimes, de Franz, t’accompagneront toute au long de la journée. Ta chemise déchirée reposera au fond du placard, témoin du « you’ve got to be crazy« , portant son lot de souvenirs avec elle, ainsi que la soirée qui aura causée sa perte. Qui l’eut crut ? Heureusement, tu n’essaies plus de comprendre ce qui arrives au jour le jour, disons que « tu suis les accords ». Après tout, c’est une façon comme une autre, n’est-ce pas ? Mais qui te comprendras, dans ce charabia informe, derrière lequel on discerne plus ou moins les effets de l’alcool ? Qu’en diras-t-on ? Mais qui puis-je, as tu l’air de dire, alors que les chiens aboient derrière les crissements de Dogs. No way, tu cries, savoures ?, ton innocence, et savoures les appels de Pink Floyds, comme s’ils jouaient à Grant Park, juste en bas de chez toi, à la maison, ah que c’est bon de profiter du moment présent et de lancer, de temps en temps, des bouteilles à la mer… Enjoy, dude!


L’amour en Russie au XIXe, entre société écartelée et steppes infinies

21 février 2011

Tolstoï est homogène, il est un tout, et le combat qui, surtout au cours des dernières années, opposa l’homme qui s’extasiait devant la beauté de la terre noire, de la chair blanche, de la neige bleue, des champs verts, des nuages d’orage violets à celui qui affirmait que la fiction est source de péché et que l’art est immoral – ce combat reste le fait d’un seul et même homme. Peintre ou prédicateur, faisant fi de tous les obstacles, Tolstoï s’acharnait à découvrir la vérité. Simplement, selon qu’il écrit Anna Karénine ou qu’il prêche, sa méthode diffère; mais aussi subtil que soit son art, et ennuyeux son prêchi-prêcha, cette vérité qu’il recherche laborieusement, à l’aveuglette, ou qu’il trouve comme par enchantement au coin de la rue, est toujours la même vérité. Cette vérité, c’est lui. Et lui, c’est l’art.

Vladimir Nabokov, Littératures II

Première partie, chapitre XVIII

Après un mot d’excuse, il allait continuer son chemin quand soudain il se retourna, ne pouvant résister au désir de la regarder encore; il se sentait attiré, non point par la beauté pourtant très grande de cette dame ni par l’élégance discrète qui émanait de sa personne, mais bien par l’expression toute de douceur de son charmant visage. Et précisément elle aussi se détourna. Un court instant ses yeux gris et brillants, que des cils épais faisaient paraître foncés, s’arrêtèrent sur lui avec bienveillance, comme s’ils le reconnaissaient; puis aussitôt elle sembla chercher quelqu’un parmi la foule. Cette rapide vision suffit à Vronski pour remarquer la vivacité contenue qui voltigeait sur cette physionomie, animant le regard, courbant les lèvres en un sourire à peine perceptible. Regard et sourire décelaient une abondance de force refoulée; l’éclair des yeux avait beau se voiler, le demi-sourire des lèvres n’en trahissait pas moins le feu intérieur.

Deuxième partie, chapitre XXII

Mais ce jour-là, Anna était absolument seule. Elle attendait sur la terrasse le retour de son fils surpris par la pluie au cours d’une promenade. Elle avait envoyé à sa recherche un domestique et une femme de chambre. Vêtue d’une robe blanche garnie de larges broderies, elle était assise dans un coin, cachée par des plantes, et n’entendit point venir son amant. La tête penchée, elle appuyait son front sur le métal froid d’un arrosoir oubliés sur une balustrade et qu’elle retenait de ses deux mains chargées de bagues si familières à Vronski. La beauté de cette tête aux cheveux noirs frisés, de ce cou, de ces bas, de tout l’ensemble de la personne causait toujours au jeune homme une nouvelle surprise. Il s’arrêta et la contempla avec transport. Elle sentit d’instinct son approche, et il avait à peine fait un pas qu’elle repoussa l’arrosoir et tourna vers lui son visage brûlant.

Troisième partie, chapitre II

On en était à ce tournant de l’été où la récolte se dessine, où la fenaison approche, où déjà l’on se préoccupe des semailles. Les épis déjà formés, mais encore légers et d’un gris verdâtre, se balancent au souffle du vent; les avoines mêlées aux herbes folles sortent irrégulièrement de terre dans les champs semés tardivement; les premières pousses du sarrasin couvrent déjà le sol; les jachères, avec leurs mottes quasi pétrifiées par le piétinement du bétail et leurs sentiers où ne mord point l’araire, ne sont encore qu’à demi-labourées; les monticules de fumier mêlent, à l’aurore, leur odeur de parfum de la reine-des-prés; cependant que dans les fonds s’éploie, impatiente de la faux, la houle verte des herbages, où les tiges déjà dépouillées de l’oseille sauvage font de-ci de-là de grandes taches noires. C’est dans ce calendrier champêtre une époque d’accalmie avant la moisson, ce gros effort imposé chaque année au paysan. Cet été-là, la récolte s’annonçait magnifique; les journées étaient longues et chaudes, les nuits courtes et tout humides de rosée.

Quatrième partie, chapitre II

Avec le sang froid d’un homme habitué dès l’enfance à ne jamais rougir, il quitta son traîneau et se dirigea vers la porte. Au même moment celle-ci s’ouvrit, et le suisse, une couverture sous le bras, fit avancer la voiture. Si peu observateur que fût Vronski, la surprise qui se peignit à sa vue sur les traits du suisse ne put lui échapper; il avance cependant et vint presque se heurter à Alexis Alexandrovitch, dont un bec de gaz éclaira en plein le visage livide et affaissé, le chapeau noir et la cravate blanche tranchant sur le col de castor. Les yeux mornes de Karénine se fixèrent sur Vronski; celui-ci salua et Alexis Alexandrovitch, serrant les lèvres, mit la main à son chapeau et passa outre. Vronski le vit monter en voiture sans se retourner, prendre par la portière la couverture et les jumelles qui lui tendait le suisse et finalement disparaître. Il pénétra de son côté dans le vestibule, la physionomie renfrognée; une lueur sinistre d’orgueil offensé courant dans son regard.

Septième partie, chapitre XXXI

Son petit sac rouge, qu’elle eut quelque peine à détacher de son bras, lui fit manquer le moment de se jeter sous le premier wagon: force lui fut d’attendre le second. Un sentiment semblable à celui qu’elle éprouvait jadis avant de faire un plongeon dans la rivière s’empara d’elle, et elle fit le signe de croix. Ce geste familier réveilla dans son âme une foule de souvenirs d’enfance et de jeunesse; les minutes heureuses de sa vie scintillèrent un instant à travers les ténèbres qui l’enveloppaient. Cependant elle ne quittait pas des yeux le wagon, et lorsque le milieu entre les deux roues apparut, elle rejeta son sac, rentra sa tête dans els épaules et, les mains en avant, se jeta sur les genoux sous le wagon, comme prête à se relever. Elle eut le temps d’avoir peur. « Où suis-je ? Que fais-je ? Pourquoi ? » pensa-t-elle, faisant effort pour se rejeter en arrière. Mais une masse énorme, inflexible, la frappa à la tête et l’entraîna par le dos. « Seigneur, pardonnez-moi ! » murmura-t-elle, sentant l’inutilité de la lutte. Un petit homme, marmottant dans sa barbe, tapotait le fer au-dessus d’elle. Et la lumière qui pour l’infortuné avait éclairé le livre de la vie, avec ses tourments, ses trahisons et ses douleurs, brilla soudain d’un plus vif éclat, illumina les pages demeurées jusqu’alors dans l’ombre, puis crépita, vacilla, et s’éteignit pour toujours.

 

 

Extraits d’Anna Karénine de Léon Tolstoï (traduction d’Henri Mongault). Peinture de Constantin Iouon.

 


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