S’il faut en choisir un, ce serait celui-là

7 mai 2012

Le mythe de Sisyphe d’Albert Camus

Un raisonnement absurde

L’absurde et le suicide

Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux: c’est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie.

Commencer à penser, c’est commencer d’être miné.

Vivre, naturellement, n’est jamais facile. On continue à faire les gestes que l’existence commande, pour beaucoup de raisons dont la première est l’habitude. Mourir volontairement suppose qu’on a reconnu, même instinctivement, le caractère dérisoire de cette habitude, l’absence de toute raison profonde de vivre, le caractère insensé de cette agitation quotidienne et l’inutilité de la souffrance.

Ce divorce entre l’homme et sa vie, l’acteur et son décor, c’est proprement le sentiment de l’absurdité.

Le sujet de cet essai est précisément ce rapport entre l’absurde et le suicide, la mesure exacte dans laquelle le suicide est une solution à l’absurde.

C’est un lieu commun de comparer les théories philosophiques et la conduite de ceux qui les professent.

Nous prenons l’habitude de vivre avant d’acquérir celle de penser.

Il est toujours aisé d’être logique. Il est presque impossible d’être logique jusqu’au bout.

Les murs absurdes

Un homme se définit aussi bien par ses comédies que par ses élans sincères.

La méthode définit ici confesse le sentiment que toute vraie connaissance est impossible.

La lassitude est à la fin des actes d’une vie machinale, mais elle inaugure en même temps le mouvement de la conscience.

[…] s’apercevoir que le monde est « épais », entrevoir à quel point une pierre est étrangère, nous est irréductible, avec quelle intensité la nature, un paysage peut nous nier.

Cette épaisseur et cette étrangeté du monde, c’est l’absurde.

Comprendre c’est avant tout unifier.

Comprendre le monde pour un homme, c’est le réduire à l’humain, le marquer de son sceau.

Cette science qui devait tout m’apprendre finit dans l’hypothèse, cette lucidité sombre dans la métaphore, cette incertitude se résout en œuvre d’art.

Je comprends que si je puis par la science saisir les phénomènes et les énumérer, je ne puis pour autant appréhender le monde.

Ce qui est absurde, c’est la confrontation de cet irrationnel et de ce désir éperdu de clarté dont l’appel résonne au plus profond de l’homme.

Penser, c’est réapprendre à voir, à être attentif, c’est diriger sa conscience […]

L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde.

Le suicide philosophique

Le sentiment de l’absurdité ne naît pas du simple examen d’un fait ou d’une impression mais il jaillit de la comparaison entre un état de fait et une certaine réalité, entre une action et le monde qui la dépasse.

L’absurde n’est pas dans l’homme ni dans le monde, mais dans leur présence commune.

Et poussant jusqu’à son terme cette logique absurde, je dois reconnaître que cette lutte suppose l’absence totale d’espoir (qui n’a rien à voir avec le désespoir), le refus continuel (qu’on ne doit pas confondre avec le renoncement) et l’insatisfaction consciente (qu’on ne saurait assimiler à l’inquiétude juvénile).

L’absurde n’a de sens que dans la mesure où l’on n’y consent pas.

Un homme devenu conscient de l’absurde lui est lié pour jamais.

Pour m’en tenir aux philosophies existentielles, je vois que toutes sans exception, me proposent l’évasion.

Cet espoir forcé est chez tous l’essence religieuse.

Ainsi l’absurde devint dieu (dans le sens le plus large du mot) et cette impuissance à comprendre, l’être qui illumine tout.

Pour Chestov, la raison est vaine, mais il y a quelque chose au-delà de la raison. Pour un esprit absurde, la raison est vaine et il n’y a rien au-delà de la raison.

Les lois de la nature peuvent se légitimer sur le plan de la description sans pour cela être vraies sur celui de l’explication.

Dans son échec, dit Kierkegaard, le croyant trouve son triomphe.

Je veux savoir si je peux vivre avec ce que je sais et avec cela seulement.

L’absurde, qui est l’état métaphysique de l’homme conscient, ne mène pas à Dieu.

L’absurde c’est le péché sans Dieu.

Penser, ce n’est pas unifier, rendre familière l’apparence sous le visage d’un grand principe. Penser, c’est réapprendre à voir, diriger sa conscience, faire de chaque image un lieu privilégié.

[…] apparente modestie de la pensée qui se borne à décrire ce qu’elle se refuse à expliquer

L’absurde, c’est la raison lucide qui constate ses limites.

Il faut savoir si l’on peut en vivre ou si la logique commande qu’on en meurt.

La liberté absurde

Je peux tout nier de cette partie de moi qui vit de nostalgies incertaines, sauf ce désir d’unité, cet appétit de résoudre, cette exigence de clarté et de cohésion. Je peux tout réfuter dans ce monde qui m’entoure, me heurte ou me transporte, sauf ce chaos, ce hasard roi et cette divine équivalence qui nait de l’anarchie. Je ne sais pas si ce monde a un sens qui le dépasse. Mais je sais que je ne connais pas ce sens et qu’il m’est impossible pour le moment de le connaître.

Insistons encore sur la méthode : il s’agit de s’obstiner. A un certain point de son chemin, l’homme absurde est sollicité. L’histoire ne manque ni de religions, ni de prophètes, même sans dieux. On lui demande de sauter. Tout ce qu’il peut répondre, c’est qu’il ne comprend pas bien, que cela n’est pas évident. Il ne veut faire justement que ce qu’il comprend bien. On lui assure que c’est péché d’orgueil, mais il n’entend pas la notion de péché ; que peut-être l’enfer est au bout, mais il n’a pas assez d’imagination pour se représenter cet étrange avenir ; qu’il perd la vie immortelle, mais cela lui paraît futile. On voudrait lui faire reconnaître sa culpabilité. Lui se sent innocent. À vrai dire, il ne sent que cela, son innocence irréparable. C’est elle qui
lui permet tout. Ainsi ce qu’il exige de lui-même, c’est de vivre seulement avec ce qu’il sait, de s’arranger de ce qui est et ne rien faire intervenir qui ne soit certain. On lui répond que rien ne l’est. Mais ceci du moins est une certitude. C’est avec elle qu’il a affaire : il veut savoir s’il est possible de vivre sans appel.

L’une des seules positions philosophiques cohérentes, c’est ainsi la révolte. Elle est un confrontement perpétuel de l’homme et de sa propre obscurité.

Cette révolte donne son prix à la vie. Étendue sur toute la longueur d’une existence, elle lui restitue sa grandeur.

Je ne puis comprendre ce que peut être une liberté qui me serait donnée par un être supérieur.

La morale d’un homme, son échelle de valeurs n’ont de sens que par la quantité et la variété d’expériences qu’il lui a été donné d’accumuler.

Je tire ainsi de l’absurde trois conséquences qui sont ma révolte, ma liberté et ma passion.

L’homme absurde

Assuré de sa liberté à terme, de sa révolte sans avenir et de sa conscience périssable, il poursuit son aventure dans le temps de sa vie.

Il ne s’agit pas d’un cri de délivrance et de joie, mais d’une constatation amère.

L’absurde ne délivre pas, il lie. Il n’autorise pas tous les actes. Tout est permis ne signifie pas que rien n’est défendu. L’absurde rend seulement leur équivalence aux conséquences de ces actes. Il ne recommande pas le crime, ce serait puéril, mais il restitue au remords son inutilité.

Le Don Juanisme

La comédie

La conquête

Un homme est plus un homme par les choses qu’il tait que par celles qu’il dit.

Je ne fais tant de cas de l’individu que parce qu’il m’apparaît dérisoire et humilié. Sachant qu’il n’est pas de causes victorieuses, j’ai du goût pour les causes perdues : elles demandent une âme entière, égale à sa défaite comme à ses victoires passagères.

La créature est ma patrie.

Toutes les Églises sont contre nous.

La création absurde

Philosophie et roman

La joie absurde par excellence, c’est la création. « L’art et rien que l’art, dit Nietzsche, nous avons l’art pour ne point mourir de la vérité. »

Créer, c’est vivre deux fois.

Pour l’homme absurde, il ne s’agit plus d’expliquer et de résoudre, mais d’éprouver et de décrire.

Créer ou ne pas créer, cela ne change rien. Le créateur absurde ne tient pas à son œuvre.

Le choix qu’ils ont fait d’écrire en images plutôt qu’en raisonnements est révélateur d’une certaine pensée qui leur est commune, persuadée de l’inutilité de tout principe d’explication et convaincue du message enseignant de l’apparence sensible.

Kirilov

La création sans lendemain

On reconnaît sa voie en découvrant les chemins qui s’en éloignent.

Mener de front ces deux tâches, nier d’un côté et exalter de l’autre, c’est la voie qui s’ouvre au créateur absurde. Il doit donner au vide ses couleurs.

De toutes les écoles de la patience et de la lucidité, la création est la plus efficace. Elle est aussi le bouleversant témoignage de la seule dignité de l’homme : la révolte tenace contre sa condition, la persévérance dans un effort tenu pour stérile. Elle demande un effort quotidien, la maîtrise de soi, l’appréciation exacte des limites du vrai, la mesure et la force. Elle constitue une ascèse. Tout cela « pour rien », pour répéter et piétiner. Mais peut-être la grande œuvre d’art a moins d’importance en elle-même que dans l’épreuve qu’elle exige d’un homme et l’occasion qu’elle lui fournit de surmonter ses fantômes et d’approcher d’un peu plus près sa réalité nue.

Le mythe de Sisyphe

Sisyphe, prolétaire des dieux, impuissant et révolté, connaît toute l’étendue de sa misérable condition: c’est à elle qu’il pense pendant sa descente.

La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux.


Extrait du manifeste censuré de Camus

23 mars 2012

ce qu’il nous plairait de définir ici, ce sont les conditions et les moyens par lesquels, au sein même de la guerre et de ses servitudes, la liberté peut être, non seulement préservée, mais encore manifestée. Ces moyens sont au nombre de quatre : la lucidité, le refus, l’ironie et l’obstination.

Un journaliste libre, en 1939, ne désespère pas et lutte pour ce qu’il croit vrai comme si son action pouvait influer sur le cours des événements. Il ne publie rien qui puisse exister à la haine ou provoquer le désespoir. Tout cela est en son pouvoir.

Un journaliste libre, en 1939, ne se fait pas trop d’illusions sur l’intelligence de ceux qui l’oppriment. Il est pessimiste en ce qui regarde l’homme.

la vérité et la liberté sont des maîtresses exigeantes puisqu’elles ont peu d’amants

il faut convenir qu’il est des obstacles décourageants : la constance dans la sottise, la veulerie organisée, l’inintelligence agressive, et nous en passons

la vertu de l’homme est de se maintenir en face de tout ce qui le nie

Former ces cœurs et ces esprits, les réveiller plutôt, c’est la tâche à la fois modeste et ambitieuse qui revient à l’homme indépendant. Il faut s’y tenir sans voir plus avant. L’histoire tiendra ou ne tiendra pas compte de ces efforts. Mais ils auront été faits.

Texte intégral publié par Le Monde (plus d’infos ici).


Découvrir ensemble

24 février 2012

The isolated man does not develop any intellectual power. It is necessary for him to be immersed in an environment […] He may then perhaps do a little research of his own and make a very few discoveries […] the search for new techniques must be regarded as carried out by the human community as a whole, rather than by individuals.

Alan Turing, 1948, quoted in Nature v482


Fenêtre sur nuage

1 janvier 2012

Je regardais distraitement par la fenêtre lorsqu’au loin j’aperçus s’avancer, sous le ciel noir, une gris manteau de brouillard qui n’a pas tardé à recouvrir tout mon horizon. Du haut de mon perchoir, j’eus la surprise de voir les rues, les immeubles, les minuscules voitures et rares passants disparaître les uns après les autres, tandis, qu’en éclaireur, à la frange du manteau, des gouttelettes de pluie battaient l’air, rapidement suivies par le nuage lui-même, plein de flocons à moitié formés. Mon appartement ne fût plus alors qu’un radeau de béton, balloté, giflé de vent, dont les légères ouvertures vitrées ployaient sous l’attaque en piqué des petits soldats blancs, virevoltant gaiement. Mais sitôt ceci écrit, je revis la ville, telle qu’elle m’apparaît chaque jour, le damier parfait des rues s’étalant sous mes yeux, seul le brillant de la chaussée laissait imaginer la violence de cette si brève attaque. Et moi qui venait de faire regonfler mes pneux de vélo pour profiter des rues vides de la nouvelle année… la sortie sera pour un autre jour ! Mais replongeons-nous plutôt dans notre livre, et faisons nôtre le conseil de M. Legrandin:

Tâchez de garder toujours un morceau de ciel au-dessus de votre vie.

Marcel Proust, Du côté de chez Swann


Le courage

27 décembre 2011

Le courage, c’est d’être tout ensemble, et quel que soit le métier, un praticien et un philosophe. Le courage, c’est de comprendre sa propre vie, de la préciser, de l’approfondir, de l’établir et de la coordonner cependant à la vie générale. Le courage, c’est de surveiller exactement sa machine à filer ou à tisser, pour qu’aucun fil ne se casse, et de préparer cependant un ordre social plus vaste et plus fraternel où la machine sera la servante commune des travailleurs libérés. Le courage, c’est d’accepter les conditions nouvelles que la vie fait à la science et à l’art, d’accueillir, d’explorer la complexité presque infinie des faits et des détails, et cependant d’éclairer cette réalité énorme et confuse par des idées générales, de l’organiser et de la soulever par la beauté sacrée des formes et des rythmes. Le courage, c’est de dominer ses propres fautes, d’en souffrir mais de n’en pas être accablé et de continuer son chemin. Le courage, c’est d’aimer la vie et de regarder la mort d’un regard tranquille ; c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ; c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense. Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques.

Jean Jaurès, discours au lycée d’Albi, 1903

(retrouvé par C. après avoir vu Les Neiges du Kilimandjaro de R. Guédiguian)


Freedom schools

30 juillet 2011

Last year, a great book was published, entitled « Freedom Summer: The savage season that made Mississippi burn and made America a democracy », by Bruce Watson. I discovered in this book what happened in July-August 1964 in this state that was Mississippi at the time. To make it short, volunteers of the Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC) traveled in Spring 1964 in many famous US universities. Their aim was to convince white students to come to Mississippi this summer in order to help black people from this state to register on voting lists (ie. to have the exam required at that time), to build libraries, to organize schools, and so on. The summer was hot and tense, long and murderous. But at the end, these people, black and white, young and old, showed that America was ready to fully become a democracy, so many years after its declaration of independence.

I can’t tell more, read the book instead, and believe me when I say that it is one of the books that moved me the most. For instance, one of the chapter introduces the Freedom Schools, and thereby the text written by SNCC volunteers to the people who will enliven these schools:

You will be teaching young people who have have lived in Mississippi all their lives. That means that they have been deprived of decent education, from the first grade through high school. It means that they have been denied free expression and free thought. Most of all—it means that they have been denied the right to question. The purpose of the Freedom Schools is to help them begin to question.

This text, available here, is a cornerstone of knowing why you teach and the way you teach are primordial. It also reminds me of a speech from Barack Obama in 2009, a speech everyone would be inspired to read I guess.


What is science?

8 juillet 2011

Science isn’t about what’s known. Nor is it about what isn’t known. At its most basic level, SCIENCE is nothing more than a process of playing games and making puzzles that may or may not tell us something about the world or ourselves in that world. When thought of in this way, it’s obvious that we all ‘do science‘ hundreds of times a day every day, which is about discovering and exploring through interaction. When interaction is made conscious and combined with reflection, that is ‘science‘.

Beau Lotto (on « Street Science« )


Qu’est-ce que l’engagement ?

9 juin 2011

L’engagement, cette décision pour une cause imparfaite.

Jorge Semprun

(via l’hommage de Régis Debray)


Uncertainty and collective science

22 mai 2011

There are some things that you, the reader of this preface, know to be true, and others that you know to be false; yet, despite this extensive knowledge that you have, there remain many things whose truth or falsity is not known to you. We say that you are uncertain about them. You are uncertain, to varying degrees, about everything in the future; much of the past is hidden from you; and there is a lot of the present about which you do not have full information. Uncertainty is everywhere and you cannot escape from it. Truth and falsity are the subjects of logic, which has a long history going back at least to classical Greece. The object of this book is to tell you about work that has been done in the twentieth century about uncertainty.

[…]

Research is carried out by individuals and often the best research is the product of one person thinking deeply on their own. For example, relativity is essentially the result of Einstein’s thoughts. Yet, in a sense, the person is irrelevant, for most scientists feel that if he had not discovered relativity, then someone else would; that relativity is somehow ‘‘out there’’ waiting to be revealed, the revelation necessarily being made by human beings but not necessarily by that human being. This may not be true in the arts so that, for example, if Shakespeare had not written his plays it would not follow that someone else would have produced equivalent writing. Science is a collective activity, much more so than art, and although some scientists stand out from the rest, the character of science depends to only a very small extent on individuals and what little effect they have disappears over time as their work is absorbed into the work of others.

Dennis Lindley, Understanding uncertainty

Je ne sais pas pour vous, mais moi, quand je lis ça, j’ai envie de m’installer dans un fauteuil et lire toute la journée.


« Allons-y! » gueula Dean.

27 avril 2011

Première partie

Chapitre I

Mais alors ils s’en allaient, dansant dans les rues comme des clochedingues, et je traînais derrière eux comme je l’ai fait toute ma vie derrière les gens qui m’intéressent, parce que les seuls gens qui existent pour moi sont les déments, ceux qui ont la démence de vivre, la démence de discourir, la démence d’être sauvés, qui veulent jouir de tout dans un seul instant, ceux qui ne savent pas bailler, ni sortir un lieu commun mais qui brûlent, qui brûlent, pareils aux fabuleux feux jaunes des chandelles romaines explosant comme des poêles à frire à travers les étoiles et, au milieu, on voit éclater le bleu du pétard central et chacun fait: « Aaaah ! » Quel nom donnait-on à cette jeunesse-là dans l’Allemagne de Goethe ?

Un gars de l’Ouest, de la race solaire, tel était Dean.

Quelque part sur le chemin, je savais qu’il y aurait des filles, des visions, tout, quoi; quelque part sur le chemin on me tendrait la perle rare.

Chapitre IX

Ils étaient comme le type avec sa dalle de cachot et ses ténèbres, surgissant du souterrain, les épaves des bas-fonds de l’Amérique, une nouvelle génération foutue que j’étais en train de rallier à petits pas.

Chapitre XIII

D’un petit air dégoûté, son joli nez au vent, elle quitta les lieux et nous allâmes tous deux errer dans l’obscurité le long des fossés de la grand-route. Je portais les bagages. La buée sortait de nos bouches dans l’air froid de la nuit. Je pris enfin la décision de dérober au monde une nuit encore avec elle, et au diable le lendemain matin. Nous entrâmes dans la cour d’un motel et louâmes un petit appartement confortable pour environ quatre dollars, avec douche, serviette de bain, radio murale, et tout. On se serra très fort l’un contre l’autre. On eut une longue et sérieuse conversation et on se baigna et on agita des problèmes avec la lumière allumée d’abord puis la lumière éteinte. Une question venait sur le tapis, je soutenais une opinion à laquelle elle se ralliait et nous concluions le pacte dans l’obscurité, haletants, puis heureux, comme de petits agneaux.

Je courbais les épaules sous le vent froid et pluvieux, laissant errer mon regard sur les tristes vignobles d’octobre qui couvraient la vallée. Dans ma tête résonnait cette magnifique chanson, « Homme d’amour », telle que Billie Holiday la chante; c’était mon concert à moi, en pleine cambrousse. « Un jour on se trouvera et tu sècheras toutes mes larmes et tu me murmureras de douces, de petites choses à l’oreille, tu m’enlaceras et là m’embrasseras, ah, tu me manques, homme d’amour, ah où peux-tu être… » Ce n’est pas tant les paroles que la mélodie, magnifique, et la façon dont Billie chante ça, comme une femme qui passe la main dans les cheveux de son homme, à la lueur tamisée d’une lampe. Les vents hurlaient. J’avais froid.

Chapitre XIV

N’est-il pas vrai qu’au départ de la vie on est un petit enfant sage qui croit à tout ce qui se présente sous le toit paternel ? Puis vient le jour laodicéen où l’on sait qu’on est pauvre et misérable et malheureux et aveugle et nu, et, avec le visage macabre et désolé d’un spectre, on traverse en frissonnant une vie de cauchemar.

Deuxième partie

Chapitre IV

Il jouait des opéras de Verdi et les mimait drapé dans son pyjama, avec une grande déchirure qui lui descendait dans le dos. Il se foutait royalement de tout. C’est un homme de grande érudition qui déambule en titubant le long des quais de New York avec ds manuscrits originaux de musiciens du XVIIe siècle sous le bras, tout en gueulant. Il se traîne dans les rues comme une grosse araignée. Son excitation jaillissait de ses yeux par éclairs démoniaques. Il ployait sa nuque dans une extase spasmodique. Il zézayait, se tordait en convulsions, s’affalait, gémissait, hurlait, tombait à la renverse de désespoir. Il pouvait à peine placer un mot tellement ça l’excitait de vivre.

Chapitre V

La prison est l’endroit où l’on se promet à soi-même le droit de vivre.

Chapitre VIII

C’était triste de voir sa haute silhouette diminuer dans l’obscurité à mesure qu’on s’éloignait, exactement comme les autres silhouettes à New York et à la Nouvelle-Orléans: ils vacillent sous l’immensité étoilée et tout ce qu’ils sont est englouti. Où aller ? Que faire ? Dans quel but ? … Dormir. Mais cette équipe de déments était bandée vers l’avenir.

Chapitre IX

La Californie de Dean, pays délirant et suant, pays d’importance capitale, c’était celui où les amants solitaires, exilés et bizarres, viennent se rassembler comme les oiseaux, le pays où tout le monde, d’une manière ou d’une autre, ressemble aux acteurs de cinéma détraqués, beaux et décadents.

Troisième partie

Chapitre III

Je regardais par la fenêtre. Il était seul devant la porte, savourant la rue. Les rancunes, les récriminations, les bons conseils, la morale, la tristesse, tout était derrière lu et, au-devant de lui, c’était, déguenillée et extatique, la pure volupté d’être.

Chapitre V

Voilà un gars et tout le monde autour, hein ? C’est à lui de mettre en forme ce qui est dans la tête de chacun. Il attaque le premier chorus puis il déroule ses idées, bonnes gens, bien sûr, bien sûr, mais tâchez de saisir, et alors ils e hausse jusqu’à son destin et c’est à ce niveau qu’il doit souffler. Tout à coup, quelque part au milieu du chorus, il ferre le it; tout le monde sursaute et comprend; on écoute; il le repique et s’en empare. le temps s’arrête. Il remplit le vide de l’espace avec la substance de nos vies.

Nos bagages cabossés étaient de nouveau empilés sur le trottoir; nous avions encore bien du chemin à faire. Mais qu’importait, la route, c’est la vie.

Chapitre IX

Quelque part derrière nous ou devant nous dans la nuit immense, son père était couché avec sa cuite dans un taillis, cela du moins était certain – avec de la bave au menton, de l’urine sur son froc, de la mélasse aux oreilles, des croutes dans le nez, peut-être du sang dans les cheveux, et la lune qui l’illuminait.

Chapitre XI

Nous tous, que brûlons-nous de faire ? Que voulons-nous ? Elle ne savait pas. Elle bâilla. Elle avait sommeil. C’était trop lui demander. Personne ne pouvait le dire. Personne ne le dirait jamais. Un point c’est tout. Elle était âgée de dix-huit ans et très charmante, mais foutue.

Quatrième partie

Chapitre V

L’approche était délicate sans un langage commun. Et de nouveau tout le monde retrouva la paix et la sérénité et l’ivresse et se contenta de jouir de la brise du désert et de ruminer respectivement, eu égard à sa nation, à sa race et à sa personnalité, des pensées de haute éternité.

Assailli par les myriades fourmillantes des phosphènes célestes, il me fallait lutter pour voir la silhouette de Dean et il ressemblait à Dieu. J’étais tellement ivre que je devais appuyer la tête sur le dossier; les cahots de l’auto me fichaient des couteaux d’extase à travers le corps.

 

 

Extraits de Sur la route de Jack Kerouac (traduction de Jacques Houbard).

 


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