Cas concret de frictions entre science et société

17 août 2010

Les faits

Une soixantaine de faucheurs venus de toute la France ont saccagé 70 pieds de vigne transgénique dans l’unité de Colmar de l’Institut national de recherche agronomique (Inra) dans la nuit de samedi à dimanche, « un acte gravissime pour la recherche » selon le directeur du site. (extrait d’une dépêche AFP)

Dans un autre style, voici un extrait d’une pétition de soutien aux faucheurs:

« Aujourd’hui, 15 août 2010, une vigne génétiquement modifiée résistante au court noué a été neutralisée par les Faucheurs Volontaires à l’INRA de Colmar. »

L’historique

Ce n’est pas la première fois que des vignes OGM se font arrachées à l’INRA de Colmar. L’historique de toute l’affaire est disponible ici sur le site web de l’INRA. A lire absolument si on veut comprendre quelque chose de concret (ne pas se contenter uniquement des articles de la presse grand publique !). C’est écrit par l’un des protagonistes de l’affaire (en l’occurrence l’INRA) alors certains peuvent craindre que ce ne soit pas objectif, mais lisez quand même, c’est très instructif…

La question

Que doit-on penser de tout ça ? Qui est responsable de quoi ? Qui croire ? Comment sortir de cette situation ?

La (piste de) réflexion

C’est bien compliqué… Je ne saurai discourir ici sur les bienfaits et méfaits accompagnant toute innovation technique. Par contre, je peux partager quelques informations utiles à ce débat sur la vigne OGM, informations qui se trouvent être disponibles grâce à internet, sur lesquelles je peux porter un regard critique et qui me semblent nécessaires à la compréhension du sujet. Ces informations une fois partagées et discutées nous entraîneront vers une perspective qui saura, je l’espère, susciter votre intérêt pour « aller plus loin ».

* * *

Le premier point concerne le fait que l’INRA a petit à petit intégré dans sa manière de faire la concertation avec la société civile. Exemple de cette prise de conscience, un article paru dans le journal scientifique Nature en 2007:

The public should be consulted on contentious research and development early enough for their opinions to influence the course of science and policy-making.

Pierre-Benoit Joly (directeur de recherche INRA)

Arie Rip (professeur de philosophie des sciences aux Pays-Bas)

Nature volume  450 (8 November 2007)

Afin d’avoir une bonne idée du processus de concertation, je ne saurai trop recommander la lecture du (court) rapport « Mettre les choix scientifiques et techniques en débat » écrit par des membres du laboratoire TSV (« Transformations sociales et politiques liées au vivant ») de l’INRA d’Ivry.

* * *

Le deuxième point concerne la vigne OGM elle-même. Le but des recherches de l’INRA de Colmar en mettant au point des plantes OGM est de mieux comprendre la maladie dit du « court noué ». Cette maladie est due à un virus qui est transmis de plante en plante par un ver du sol (un nématode). Pour en savoir plus, rien de mieux que de lire la description que font les chercheurs de leur travail. Là encore, allez lire ce qu’ils ont écrit, après tout ce sont eux les spécialistes et ils savent aussi écrire de telle sorte que ce soit compréhensible par à peu près tout le monde.

Dans la pétition de soutien aux faucheurs, on peut lire: « L’intérêt scientifique de cette expérimentation est également mis en doute par le fait que cette maladie est mineure et que l’on sait déjà la gérer: on arrache les pieds infectés puis on laisse reposer la terre pendant plusieurs années. » Or dans un billet de blog du site Libération j’apprends que « des travaux récents montrent que 4 ans après l’arrachage d’une vigne court-nouée, des nématodes porteurs du virus sont toujours présents dans le sol ». Alors qui croire ?

S’il y a des résultats scientifiques récents concernant la présence dans le sol du virus même après avoir arraché les vignes infectées, je devrais pouvoir les trouver. Ni une ni deux, je vais sur Google Scholar et je tape « soil grapevine virus ». En effet, je tombe sur l’article suivant intitulé « Survival of Xiphinema index in Vineyard Soil and Retention of Grapevine fanleaf virus Over Extended Time in the Absence of Host Plants ». Cet article se trouve être même en accès libre (au format pdf).

Des chercheurs de l’INRA travaillant sur le virus de la vigne en question ainsi que sur les nématodes (vers de terre porteurs du virus) ont collaboré et ont conclu dans cette étude de 2005 que: « Our findings on the long-term survival of viruliferous X. index under adverse conditions emphasize the need for new control strategies against GFLV. »

Alors, quoi faire ? Et bien si laisser les sols au repos pendant quatre ans n’est pas suffisant, on peut toujours ce dire qu’il faut attendre plus longtemps. Je veux bien croire que le secteur viticole français soit en surproduction (bien que la situation ait changé depuis 2007), mais quand on sait que 30% du vignoble français subi le « court noué », c’est un régime peut-être un peu drastique que de dire à tous ces producteurs d’attendre plusieurs années avant de recommencer à produire. En pratique, cela me paraît quelque peu difficile à réaliser.

On peut aussi penser que les conclusions des chercheurs ne sont que partiellement vraies, qu’ils n’ont pas tout bien regarder, etc. Mais c’est une accusation très forte et je n’ai pas l’impression que l’on puisse faire cela dans notre cas. La question se repose donc: quoi faire ? Et bien, peut-être qu’en introduisant une résistance génétique dans le génome des cépages on pourra améliorer un peu les choses ? Ou bien peut-être qu’en comprenant les déterminants moléculaires de la transmission du virus par le nématode, on pourra utiliser des moyens de lutte biologiques (des prédateurs des nématodes) plus adaptés, ou encore mettre au point des agents chimiques plus spécifiques ?

Mais avant de faire ça, il faut bien faire des recherches pour voir au moins si c’est possible parce que sinon, on juge avant même d’avoir des éléments de réponse. Et là, ce qui se passe, c’est que l’INRA ne peut même pas faire ces recherches. Malgré le fait qu’un processus de concertation ait été mis en place impliquant vignerons, chercheurs, conseillers scientifiques, etc. Une consultation publique a même été organisée. Le risque est de complètement braquer les chercheurs, de creuser le fossé entre eux et le reste de la société civile. D’un autre côté, le risque est de financer certaines recherches sous l’influence d’un scientisme ambiant qui n’est pas toujours de bon augure.

* * *

Le but n’est pas ici de savoir si une vigne OGM doit être commercialisée mais plutôt comment on gère l’effort de recherche en agronomie. Je ne vois pas d’autre solution que de continuer la recherche et d’augmenter l’effort de concertation, encore et toujours, d’améliorer les interactions entre les différents intervenants, car tous, chercheurs et citoyens, ont à y gagner, à condition que chacun essaie de se mettre à la place de l’autre.

Le nœud du problème concerne les relations entre science et société. Tous les chercheurs sont confrontés à cela, à plus ou moins grande échelle, et particulièrement à l’INRA, organisme de recherche finalisée, dont les trois domaines de recherche sont l’agriculture, l’environnement et la nutrition.

Au sujet des relations entre science et société, beaucoup de choses sont à construire, ce qui est d’autant plus passionnant. Alors si ce sujet vous intéresse, jetez un coup d’œil au manifeste en construction Revoluscience dont le sous-titre est « Pour une médiation scientifique émancipatrice, autocritique et responsable« . Pour le coup, c’est pile dans le sujet, c’est très actuel et vous pouvez même participer à son amélioration !


Tendance d’une implacable nécessité

11 novembre 2009

Tout le monde a, un jour ou l’autre, entendu parler de la pyramide de Maslow. Bien que cette représentation soit une interprétation quelque peu abusive de la théorie de la motivation dudit Maslow (voir son article original ici), on ne peut négliger le fait que les besoins physiologiques (manger, boire, dormir… ) soient une implacable nécessité. Je m’attacherai principalement dans la suite à disserter sur ce besoin que certains tournent en plaisir, manger. Et comme le suggère le titre de ce billet, l’histoire n’est pas si simple, surtout au regard de l’évolution de l’agriculture et des habitudes alimentaires de dernières décennies.

Comme on en parle beaucoup dans les journaux (ici, ici, …), et ayant une difficulté persistante à véritablement comprendre quelque chose tant qu’on ne me donne pas de chiffres, j’ai rassemblé ci-dessous quelques données quantitatives à mon avis intéressantes. De ces données qui concernent la société (économie, santé…) ressort une tendance que l’on pourrait résumer en « moins d’agriculteurs, moins de dépenses alimentaires, plus de mal-bouffe »:

  • en 1955, il y avait ~ 6 millions d’actifs agricoles, ils n’étaient plus que 2 millions en 1988 et maintenant 1 million en 2007 (source: INSEE), alors qu’en parallèle, la population active était de 19 millions en 1955, 24 millions en 1988, et 27 millions en 2004 (source: INSEE);
  • en 1960, 25% de la dépenses de consommation des ménages étaient destinés aux produits alimentaires, contre 15% en 1990, et 12.5% en 2006 (source: INSEE);
  • en 1997, 8.5% des Français étaient obèses, contre 14.5% en 2009 (source: ObEpi-Roche).

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En parallèle, il est intéressant d’observer la chronologie qui nous mène de la découverte de l’ADN au séquençage de génomes d’organismes d’intérêt agronomique:

  • en 1944, Avery, McLeod et McCarty découvre que l’ADN est le support de l’information génétique;
  • en 1953, Watson et Crick découvre la structure de l’ADN, une double hélice de nucléotides;
  • en 1977, Sanger et ses collègues sont les premiers à séquencer un génome, celui d’un virus de bactérie;
  • en 1996, l’article « Life with 6000 genes » est publié, le premier génome d’eukaryote (une levure) a été séquencé;
  • en 2001, un génome humain est séquencé (partiellement, mais quand même);
  • en 2004, un génome de riz est séquencé, en 2009 c’est le tour du maïs, bientôt celui du blé. Les animaux ne sont pas en reste, avec la vache dont le génome vient d’être séquencé, le mouton est en route… (plus d’infos ici)

Alors bien sûr, tout ça peut faire peur, ou tout du moins lever des questions, voyez à ce propos cette vidéo. Je la trouve très bien réalisée (techniquement parlant) et sous-entendant (plutôt que posant) des questions légitimes. Malheureusement, non seulement aucune réponse n’est apportée mais la façon de traiter le sujet, bien que narrativement et esthétiquement attirante, est très mal choisie !

L’idée est de représenter un agriculteur (plus ou moins) du futur gérant sa ferme comme il gère son ordinateur. Encore une fois c’est très bien fait, l’idée du copier-cloner est bien trouvée par exemple. Par contre, en montrant à la fin le déluge de messages d’erreur, l’incapacité à maîtriser l’outil lorsqu’il part en vrille, etc… l’auteur de la vidéo joue sur la méconnaissance et donc la méfiance instinctive que l’on peut avoir vis-à-vis de quelque chose qu’on ne connaît pas, qu’on ne comprend pas, ce qui est notamment le cas avec les avancées technologiques.

Bien sûr, toute avancée technique contient en elle-même les germes de problèmes futurs, c’est le mythe de Dédale. Ce n’est donc pas tant un barrage qu’il faut dresser sur le cours des avancées mais plutôt un canal pour les orienter. Le séquençage du génome humain permet d’abord de mieux comprendre, puis diagnostiquer et enfin traiter certaines maladies. Il permet aussi de remonter les généalogies en suivant les mutations dans l’ADN de tout individu. A nous donc, citoyens et scientifiques, d’empêcher qu’il soit aussi utiliser pour faire de la discrimination à l’embauche sur la base d’une prédisposition à un quelconque cancer par exemple.

Et bien pour l’agriculture, dont l’origine fût un évènement d’une importance incommensurable dans l’histoire des hommes (lire Guns, Germs and Steel de Jared Diamond), il nous faut aborder les biotechnologies de la même manière, avec prudence et curiosité. Elles font partie des réponses aux défis actuels, et doivent être appréciées en tant que telles. Aujourd’hui, certains politiques et industriels promettent peut-être trop, et trop vite; à nous donc, citoyens et scientifiques, d’ajouter au débats les avantages et inconvénients des biotechnologie, et de replacer ces nouvelles technologies dans le contexte de l’agriculture mondiale.

Car en effet, le futur de l’agriculture tel que vu uniquement par la lorgnette des biotechnologies est un non-sens. L’agriculture est une activité humaine à multiples facettes. Elle structure les sociétés plus qu’on ne le pense, surtout dans les pays pauvres, et tout Français vivant actuellement a du sang de paysan coulant dans ses veines. L’agriculture est aussi une activité économique par excellence, à l’origine des premiers produits dérivés dont le sous-jacent pouvait être une récolte de maïs. Elle façonne également les territoires et inspire les artistes depuis toujours.

Mais dans notre monde présent, l’agriculture est comme oubliée du grand public, alors même qu’elle bloque les négociations à l’OMC. On se plaint du pouvoir d’achat en vue de s’acheter une Wii, tout en refusant d’acheter fruits et légumes à des prix convenables pour les agriculteurs qui les produisent. Cette situation devrait changer grâce à la considération de plus en plus grande apportée aux problématique environnementales. En effet, en France, l’agriculture occupe 55% du territoire national et génère 20% des émissions de gaz à effet de serre (source: ADEME). La question de l’agriculture est très liée à celle des ressources, celles-ci ayant de grandes implications géopolitiques.

L’implacable nécessité de manger nous a donc emmené loin, vers des questions trop importantes pour être négligées, mais également d’une complexité folle. Comment problématiser le sujet ? Comment évoluer, changer les habitudes, partager les richesses du sol ? Quel rôle a le scientifique dans ce monde-là ? Que peut-il ou doit-il répondre, lui qui se bat dans l’inconnu, face à la société qui demande des réponses claires ? Dans quel cadre le biologiste, l’informaticien, l’agronome, le géographe, l’économiste, le sociologue, voire l’agriculteur, le militant associatif, le politique, … peuvent-ils travailler ensemble ?

ps: désolé pour ce billet un peu fouilli, à prendre comme une réflexion en marche plus qu’une réflexion aboutie…


Agriculture et pesticides

23 janvier 2009

Dans le dernier Science, un bref article explique que le Parlement Européen a voté l’interdiction progressive d’environ 25% des pesticides utilisés au sein de l’UE au nom du principe de précaution. Il a certainement fait appel à des scientfiques sur ce sujet délicat. Le réflexe écologique au fond de nous se dit « cool ! », mais ce n’est pas si simple…

Certains chercheurs suggèrent qu’en réduisant le nombre de pesticides, on accroît les risques de résistances: en effet, un insecte ravageur de culture qui se trouve toujours au contact du même pesticide développera tôt ou tard une résistance à ce composé chimique. Ce phénomène a tendance à se produire plus rapidement lorsque le pesticide est utilisé à forte dose et sur de grandes surfaces, ce pendant plusieurs années de suite. En effet, ça augmente la pression de sélection sur les populations d’insectes ce qui en retour va favoriser les individus dotés de mutations avantageuses, et si en plus le pesticide accroit le taux de mutation… Le Parlement semble avoir pris en compte cela en étalant la mise en oeuvre de l’interdiction sur cinq ans.

De plus, un chercheur américain fait remarquer à juste titre que ce type de législation, dans notre monde globalisé, aura certainement de l’impact sur les Etats-Unis. C’est en quelque sorte l’expression du soft power européen.

Ce qui est également intéressant ici, ce sont les avis divergents au sein de la communauté scientifique. Et il est difficile de savoir les raisons là-dessous. Certains chercheurs peuvent être de bonne fois en montrant les risques qu’il y a à interdire un quart des pesticides; d’autres sont peut-être aussi financés par des entreprises produisant des pesticides; d’autres encore peuvent travailler sur quelque chose de complètement différent (faire des maths par exemple) mais avoir une activité militante dans le cadre d’une association écologique ce qui pourrait les amener à négliger quelque peu la rigueur scientifique (bien que je sois contre les « pré carrés » !). Enfin, il peut y avoir de tout et c’est là que l’on réalise le dur travail du politique à qui il revient de trancher… alors, pour ou contre le lobbying ?


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