Notes de lecture et cerises de crise

3 décembre 2010
  • Beaucoup craignent cette obligation d’inventer, on ne peut leur donner tort. J’ai l’audace de m’en réjouir. Pourquoi ?
  • Comment mesurer la nouveauté d’un évènement ? Elle est proportionnelle à la longueur de l’ère précédente, que cet évènement clôt.
  • Pour l’avoir lu mille fois dans les livre d’histoire, nous croyons, d’autre part et naïvement, que la vieille conduite du peuple romain, réclamant sans cesse panem et circenses, du pain et des jeux, résultait de son état de décadence ou, du moins, le faisait voir. Pas du tout: elle la causait. Croire, en effet, qu’une société ne vie que de pain et de jeux, d’économie et de spectacle, de pouvoir d’achat et de médias, de banque et de télés, comme nous subsistons aujourd’hui, constitue un tel contresens sur le fonctionnement réel de toute collectivité que ce choix exclusif, erroné, la précipite vers sa fin pur et simple, comme on l’a vu pour la Rome Antique.
  • Nous dépendons enfin des choses qui dépendent de nous. Étrange boucle, difficile à gérer. Nous dépendons, en effet, d’un monde dont nous sommes en partie responsable de la production. Nous entrons dans cette ère anthropocène.
  • Qui va parler au nom de la Biogée ? Ceux qui la connaissent et lui ont consacré leur vie.
  • […] les six grands bouleversements cités proviennent tous, sans aucune exception, de la recherche scientifique et de ses applications: agronomie, médecine, pharmacie, biochimie, physique nucléaire, sciences de la vie et de la Terre… Les scientifiques ont donc déjà manifesté le pouvoir de transformer la face du monde et la maison des hommes. […] De plus, et contrairement aux industries et aux instances financières, seule la science a l’intuition et le souci du long terme.
  • […] qui prendra la parole en Biogée ? Les savants. […] Qu’ils disent le bien commun. […] Qu’ils définissent un nouveau travail, orienté vers la reconstruction. Que, d’après ses codes propres, ils énoncent les lois de la Biogée. […] Pourraient-ils se séparer du complexe militaro-industriel et couper toute relation avec les secteurs de l’économie qui détruisent le monde et affament les hommes ?
  • Les Sciences de la Vie et de la Terre parlent la langue propre à la Biogée. Elles réinventent, aujourd’hui, une pluridisciplinarité, fédérée autour d’elles, fédération qui peut conduire à un enseignement propre à passionner tout le monde, donc à susciter une autre société.
  • […] les choses de la Terre et de la vie, comme nous codées, savent et peuvent recevoir de l’information, en émettre, la stocker, la traiter.
  • Signer un contrat naturel paraît aujourd’hui moins une obligation juridique et morale qu’une évidence de fait.
  • […] aucune règle éthique ne sait ni ne peut interdire, au préalable, l’exercice libre de la recherche collective du vrai; que telle recommandation morale intervienne après l’invention, l’innovation ou la réalisation nouvelles, et elle se rend inefficace par là même. Comment s’y prendre pour qu’une loi morale s’exerce avant, pendant et après toute recherche ?
  • Premier et ancien serment: Pour ce qui dépend de moi, je jure: de ne point faire servir mes connaissances, mes inventions et les applications que je pourrai tirer de celles-ci à la violence, à la destruction ou à la mort, à la croissance de la misère ou de l’ignorance, à l’asservissement ou à l’inégalité, mais à les dévouer, au contraire, à l’égalité entre les hommes, à leur survie, à leur élévation et à leur liberté.
  • La religion géra les hommes; en prétendant les défendre, l’armée les gouverna et, souvent, les asservit; enfin, l’économie se mit à régir leurs vies, parfois implacablement. […] Qui prend aujourd’hui le relais ? Le savoir, aux accès désormais faciles, une pédagogie accessible, la démocratie de l’accès général. […] Que les savants puissent parler au nom de la Biogée exige qu’ils prêtent un Serment dont les termes les libèrent de toute inféodation aux trois classes précédentes. Pour devenir plausibles, il faut que, laïques, ils jurent ne servir aucun intérêt militaire ni économique.
  • […] toute hiérarchie précédente se fondait sur la rétention de l’information, sur le verrouillage d’une rareté […] La hiérarchie, c’est ce vol. […] Aujourd’hui, ô paradoxe, la plus belle mine d’or réside dans les données, je veux dire vraiment données: à la disposition de tous et partagées. Cet accès universel change la nature même du pouvoir. […]  La liberté, c’est l’accès.
  • Non seulement l’accès, possible, mais l’intervention, active. Le nouvel habitat permet à chacun, ignorant, inexpert, indigent, pauvre ou misérable, mineur en tous ordres, de s’y instruire, de s’y investir, d’y donner son opinion, de participer aux décisions, de partager l’expertise, bref, de rester attentif à son propre destin et actif dans celui de la collectivité. Voici que vient un vote en temps réel et généralisé, qui permet de rêver à une authentique démocratie de participation, puisque l’égalité règne, ici, aussi bien pour l’intervention, libre, que par l’accès, facile.
  • Quel drame pour la pensée que la vieille morale de l’engagement politique ! […] Urgent à entreprendre, voici un petit travail par lequel les engagés pourraient recommencer: travailler à la Réforme de l’Entendement.
  • Douces, les trois révolutions de l’écriture, de l’imprimerie et de l’ordinateur ont bouleversé l’histoire , les conduites, les institutions et le pouvoir de nos sociétés, de manière beaucoup plus fondamentale que les changements durs, ceux des techniques de travail, par exemple.
  • Je le répète, dur se dit du travail à l’échelle entropique: coups de marteau sur un burin, fonte de l’acier, moteurs, bombes nucléaires. Doux se dit des actes d’échelle informationnelle: traces, marques, signes, codes et leur sens.
  • Je promets, pour demain, un long livre sur ce Doux.

Michel Serres, Temps des crises (2009)

 

 

Un court livre (80p.) le long duquel j’ai oscillé entre de nombreux acquiescements manifestes et quelques désaccords tranchés, plutôt des déceptions réalistes.

Quelques questions pour l’avenir: comment quantifier le potentiel d’inventions d’un système (dans le sens, sa capacité à produire de l’information) ? (cela nécessitant de définir ce qu’on entend par information…); comment créer les conditions pour qu’un message soit sélectionné, du type « que les savants puissent parler au nom de la Biogée exige qu’ils prêtent un Serment » ? (quand on sait les difficultés actuelles); comment favoriser l’accès aux données ? (en parlant d’accès aux données…); comment, au delà de l’accès aux données, insuffler le « don d’information » among our fellow citizens ? (par « don d’information », j’entends « enseignement », « pédagogie », etc)


The Poverty Lab

30 août 2010

« It’ can’t only be the data, » Duflo said, showing a rare willingness to generalize. « Even to understand what data means, and what data I need, I need to form an intuition about things. And that process is as ad hoc and impressionistic as anybody’s. »

It can’t only be the data, but there must be the data. « There is a lot of nosie in the world, » Duflo said. « And there is a lot of idiosyncrasy. But there are also regularities and phenomena. And what the data is going to be able to do – if there’s enough of it – is uncover, in the mess and the noise of the world, some lines of music that actually have harmony. It’s there, somewhere. »

article from Ian Parker, The New Yorker, May 17, 2010

L’article est intéressant, et donne fortement envie de regarder les confs d’Esther Duflo au Collège de France.

Mais ça donne des idées tout ça. En 2007, 10700 doctorants ont soutenu leur thèse (source). En parallèle, la France compte 54875 écoles (source). Dans le même esprit que le programme Science Académie de l’association Paris Montagne, j’aimerai connaître l’impact sur les enfants du primaire, par exemple CM1, de la visite régulière de doctorants, pour discuter avec eux, organiser des activités, des expériences, des jeux collectifs, voir des films, lire des livres, etc, tout ça autour de leur sujet de thèse, de leur domaine, de la science en général. J’aimerai aussi connaître l’impact sur les doctorants participants à ce projet.

Idée: mettre en place un « randomization trial » afin d’estimer l’impact d’un tel projet.

Feuille de route: trouver du temps, trouver des organisateurs, affiner la question scientifique et contacter Esther Duflo; puis trouver une (des) région(s) partantes pour l’expérience, trouver des doctorants volontaires, trouver des profs partants, …; puis mener à bien l’expérience sur plusieurs mois (voire un an); puis analyser les résultats; puis partager les conclusions; puis …


Le théorème du taux de croissance

18 juillet 2010

As every individual, therefore, endeavours as much as he can both to employ his capital in the support of domestic industry, and so to direct that industry that its produce may be of the greatest value; every individual necessarily labours to render the annual revenue of the society as great as he can. He generally, indeed, neither intends to promote the public interest, nor knows how much he is promoting it. By preferring the support of domestic to that of foreign industry, he intends only his own security; and by directing that industry in such a manner as its produce may be of the greatest value, he intends only his own gain, and he is in this, as in many other cases, led by an invisible hand to promote an end which was no part of his intention. Nor is it always the worse for the society that it was no part of it. By pursuing his own interest he frequently promotes that of the society more effectually than when he really intends to promote it.

Adam Smith, An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations (1776)

Cité par Edwards dans son article « The fundamental theorem of natural selection » (Biol. Rev. 1994), qui cite également un propos de Sober (The nature of selection, 1984):

The Scottish economists offered a non-biological model in which a selection process improves a population as an unintended consequence of individual optimization.

Edwards mentionne également ce qu’il appelle le théorème du taux de croissance:

In a subdivided population the rate of change in the overall growth-rate is proportional to the variance in growth rates.

Ce qui donne en français: dans une population subdivisée, le taux auquel le taux de croissance global change est proportionnel à la variance des taux de croissance de chaque sous-population.

Ce théorème élémentaire est applicable partout tant qu’il y a des taux de croissance différentiels, par exemple en biologie ou en économie. Et en reliant taux et variance, il donne une piste pour comprendre le théorème fondamental de la sélection naturelle dû à Fisher. Mais tenons-nous en ici à démontrer ce théorème du taux de croissance.

Considérons une population subdivisée en k sous-populations avec les proportions p_i (i = 1, 2, ..., k). Laissons la i-éme sous-population changer de taille avec un facteur w_i par unité de temps (son taux de croissance). Le taux de croissance global vaut: w = \sum p_i w_i. A la fin du premier intervalle de temps, la nouvelle proportion de la i-éme sous-population sera:

p'_i = p_i \frac{w_i}{w}

Le nouveau taux de croissance global w' = \sum p'_i w_i est donc égal à \sum p_i \frac{w_i^2}{w}, et le changement de ce taux global vaut donc:

w' - w = \sum p_i \frac{w_i^2}{w} - \sum p_i w_i

w' - w = \frac{1}{w} ( \sum p_i w_i^2 - w \sum p_i w_i )

w' - w = \frac{1}{w} ( \sum p_i w_i^2 - w^2 )

Soit finalement: \Delta w = \frac{1}{w} Var(w_i)

Le numérateur de cette expression correspond exactement à la variance des w_i, le dénominateur n’étant qu’une constante de proportionnalité, le théorème est donc démontré.

Ce théorème, bien que simple, est important car il exprime clairement l’idée selon laquelle plus les taux de croissance sont différents entre sous-populations, plus rapidement les sous-populations à forte croissance vont dominer les autres. In fine, la prédominance de la plus rapide sera totale, toute la variabilité disparaîtra et le taux de croissance globale n’augmentera plus. Un peu comme si l’évolution « consommait » la variabilité.

Et ce qu’a fait Fisher, c’est « simplement » adapter ce théorème à la génétique des populations, le présentant comme l’un des résultats les plus fondamentaux de toute la biologie. Affaire à suivre…


De Wall Street à arXiv

24 avril 2010

Après la santé, Obama s’attaque à la finance. Voici un Worlde de son discours du 22 avril 2010:

Encore un grand sujet…

Et tout président qu’il soit, certains travers actuels semblent bel et bien hors de sa portée. Au sujet de ce dernier billet (« trop de maths en cursus d’éco et pas assez d’histoire »), je me dis qu’un tel argument pourrait être employé envers certains modélisateurs venant de cursus de maths ou physique et se mettant à la biologie. Par exemple, je me suis abonné au flux RSS de la section « quantitative biology » d’arXiv depuis un certain temps déjà. Et pourtant, je ne vais quasiment jamais jusqu’à ouvrir un article; la plupart du temps je parcours le résumé en diagonale, voire je les coche tous en « déjà lus ».

A posteriori j’ai l’impression que l’immense majorité de ces papiers correspond à des sujets déjà bien compris par les biologistes, ou bien concerne toujours les même sujets (réseaux de neurones, cycles circadiens, ADN et théorie de l’information, systèmes dynamiques en écologie, etc), ou encore arrive sans lien avec une quelconque expérience. D’un autre côté, je trouve que c’est bien de fonctionner avec des « e-prints », il faudrait alors que les expérimentateurs prennent l’habitude de consulter ce type de site web pour se tenir informé des modèles théoriques qui portent sur leur sujet d’étude. Et ça touche bien sûr aussi au « publish or perish » bien implanté dans les sciences du vivant.

Je n’aimerai pas résumer en posant la question « qui, du modélisateur et de l’expérimentateur, doit faire le premier pas ? ». Croire qu’une seule et même personne peut (bien) faire les deux est illusoire. Mais d’un autre côté, initier le dialogue entre les deux domaines est une sorte de sacerdoce, quant à le pérenniser, n’en parlons pas…

Pour finir sur une note taquine, notre amie du blog « Immune modelling » a-t-elle lu l’article intitulé « Modelling immunological memory » sur arXiv (ici) ?


Paul K.

6 avril 2010

from the New Yorker, right here

Krugman went to Yale, in 1970, intending to study history, but he felt that history was too much about what and not enough about why, so he ended up in economics. Economics, he found, examined the same infinitely complicated social reality that history did but, instead of elucidating its complexity, looked for patterns and rules that made the complexity seem simple. Why did some societies have serfs or slaves and others not? You could talk about culture and national character and climate and changing mores and heroes and revolts and the history of agriculture and the Romans and the Christians and the Middle Ages and all the rest of it; or, like Krugman’s economics teacher Evsey Domar, you could argue that if peasants are barely surviving there’s no point in enslaving them, because they have nothing to give you, but if good new land becomes available it makes sense to enslave them, because you can skim off the difference between their output and what it takes to keep them alive. Suddenly, a simple story made sense of a huge and baffling swath of reality, and Krugman found that enormously satisfying.

This was, he discovered later, a development that Keynes had helped to bring about. In the nineteen-twenties and thirties, economics had been more like history: institutional economics was dominant, and, in opposition to neoclassical economics, emphasized the complicated interactions between political, social, and economic institutions and the complicated motives that drove human economic behavior. Then came the Depression, and the one question that people wanted economists to answer was “What should we do?” “The institutionalists said, ‘Well, it’s very deep, it’s complex, I mean, you just talk about what happened in 1890,’ ” Krugman says. “Keynesian economics, which was coming out of the model-based tradition, even if it was pretty loose-jointed by modern standards, basically said, ‘Push this button.’ ” Push this button—print more money, spend more money—and the button-pushing worked. Push-button economics was not only satisfying to someone of Krugman’s intellectual temperament; it was also, he realized later, politically important. Thinking about economic situations as infinitely complex, with any number of causes going back into the distant past, tended to induce a kind of fatalism: if the origins of a crisis were deeply entangled in a country’s culture, then maybe the crisis was inevitable, perhaps insoluble—even deserved.

Why was it so politically difficult to reregulate the banks? he wondered. Why couldn’t the Administration harness the populist outrage? What good had Wall Street ever done for America? “There must be something useful in there, but it is really hard to see what,” he says. “That’s everybody’s challenge: come up with a clearly beneficial example of financial innovation without mentioning A.T.M.s, and no one can do it. If there are arbitrage opportunities and you’re able to spot them a few seconds before anybody else, you can make a lot of money, but there’s no actual social gain from doing that. We’ve tried talking to our friends in finance, and they say, ‘Liquidity, liquidity, liquidity.’ Well, there is some social loss if people are hanging on to a lot of idle cash, so the financial system, by providing liquid assets that provide a pretty good yield, is supposed to deal with that. But it turns out that, just when you need it most, that liquidity froze.”

and much more about his research, political involvement and everyday life

The first quote makes me wonder if we have to treat today’s preoccupations about « sustainable development » the same way Keynes handled the Great Depression, that is by simplifying things and diffusing short precepts such as « value soberness and self-restriction », « take into account environmental services »… And the whole article made me remember an article in Nature (11/18/2009) on Gretchen Daily in which the journalist said about her: « the experience convinced her of the value of using science and activism to tackle environmental problems ». More generally, does a young scientist have to worry about social implications/understanding at the beginning of his career? How far can we simplify reality when dealing with so-called « complex issues »? While some people say that one  start understanding something when one can build it, is this assuming we first need to know how to manipulate/tinker/create things, be it living organisms (think « synthetic biology ») and ecosystems (think « GMO crops »), in order to be sure to understand them, and thus finally apply/monitor/master/govern them? I would rather think that, depending on the status of a given research field, one can, more or less easily, simplify reality. In « mature » fields, simplification and over-simplification are synonyms. Once a model was proposed that explained the basis of a given issue, one need to enter in « dirty » details: for instance, the basis of population genetics can be understood quite quickly and served as foundations for crop breeding. But today’s and future’s challenges require slightly more advanced studies I might say, no?


Secret bancaire

13 février 2010

Court billet sur un sujet qui me travaille depuis quelques temps, que malheureusement je connais trop peu et sur lequel je peux donc me tromper. Quoi qu’il en soit, j’essaie de faire preuve de bon sens.

Ainsi, ce matin, en flânant sur le site du Monde, je suis tombé sur l’interview du président de l’association suisse des banquiers (ASB). Il décrit le projet proposé par l’ASB pour préserver le secret bancaire tout en évitant l’évasion fiscale. C’est très simple: les banques suisses connaissent la nationalité des personnes déposant des fonds chez elles. Elles peuvent donc prélever elles-mêmes l’impôt et le reverser à l’Etat en question sans que celui-ci n’ait à connaître l’identité de la personne imposée.

Le Monde: Votre association va plus loin, proposant que les banquiers suisses jouent à l’avenir le rôle de percepteurs pour les fiscs étrangers. Pourquoi ce projet ?

Le président de l’ASB: Notre projet, baptisé Rubik, propose de prélever un impôt à la source auprès des clients étrangers et de le reverser à l’Etat concerné, sans révéler l’identité du client. C’est une alternative, tout aussi bonne, au système d’échange automatique d’informations fiscales pratiqué au sein de l’Union européenne.

Et un peu plus loin, à propos de la transmission automatique des données des banques suisse vers les Etats étrangers:

Le Monde: Inefficace ?

Le président de l’ASB: Oui. Pas un seul pays en Europe ne peut dire en quoi cet échange automatique d’informations a été utile – à part pour dire que, sur le papier, tout est transparent. La transmission automatique n’implique pas que les données fiscales soient utilisables et utilisées.

J’avoue être très surpris par cette remarque… Comment peut-on dire, sciemment, que le partage d’une information, quelle qu’elle soit, soit inefficace ?? L’inefficience des marchés ne vient-elle donc pas (en partie peut-être) de l’asymétrie d’information ? Et il rajoute une couche sur l’inutilité de la transparence ! En fait la raison de tels propos me semble claire: si la Suisse perd le secret bancaire, elle ne sera plus compétitive pour attirer des capitaux désirant la confidentialité, ceux-ci étant « faciles » à déplacer, ils iront donc ailleurs. Raison tellement claire que le président de l’ASB le dit lui-même:

Le président de l’ASB: Les propositions que nous faisons allient justement la conformité fiscale et la protection de la sphère privée. Si nous ne parvenons pas à convaincre ces clients, le risque est que certains aillent se cacher toujours plus loin, dans des paradis fiscaux. Ce n’est pas dans l’intérêt de nos voisins.

Décidément ce monsieur est particulièrement prévenant, à se préoccuper comme cela de notre intérêt. Je ne lui accorde cependant pas toute ma confiance, et ce pour plusieurs raisons:

  • je suis loin d’être convaincu que les intérêts qu’il représente soient en accord avec celui d’un Etat étranger, surtout s’il accorde si peu de cas au partage de l’information;
  • le site web de l’ASB a une tendance à embellir les avantages du système bancaire suisse, tout du moins à éviter d’en aborder les failles.

Ce dernier point est facile à vérifier. Sur cette page, l’ASB décrit succinctement le système bancaire suisse, par exemple:

Les avantages de la banque universelle sont la répartition des risques sur un nombre élevé d’opérations bancaires et de clients de toutes branches économiques.

Et un peu plus bas:

Les deux grandes banques Credit Suisse Group et UBS SA se partagent plus de 50 % du total des bilans. L’UBS est leader à l’échelle mondiale en matière de gestion de fortune. Elle occupe également la première place en Suisse en ce qui concerne les opérations avec la clientèle privée et les entreprises, et, à l’échelle globale, elle est un important prestataire en matière d’Investment Banking et d’opérations sur titres.

Alors quand l’on sait les déboires rencontrés par UBS ces dernières années, apparemment dus à ses prises de position particulièrement risquées sur certains marchés financiers, on a soudain quelques doutes sur les propos tenus par le président de l’ASB. Pour plus de détails sur les pertes d’UBS, je vous laisse lire cet article et cet article.

Et pour finir la « banque universelle » telle que décrite sur le site web de l’ASB ne me semble pas être forcément le modèle le plus robuste. Par « robuste » j’utilise la définition des biologistes (peut-être est-elle différente ailleurs ? mais j’en doute): la robustesse est une propriété qui permet à un système de maintenir ses fonctions malgré des perturbations internes ou externes. A ce propos on ne pourra que trouver de l’intérêt à cette revue parue dans Nature reviews Genetics il y a quelque temps:

Robustness is a ubiquitously observed property of biological systems. It is considered to be a fundamental feature of complex evolvable systems. It is attained by several underlying principles that are universal to both biological organisms and sophisticated engineering systems. Robustness facilitates evolvability and robust traits are often selected by evolution. Such a mutually beneficial process is made possible by specific architectural features observed in robust systems. But there are trade-offs between robustness, fragility, performance and resource demands, which explain system behaviour, including the patterns of failure. Insights into inherent properties of robust systems will provide us with a better understanding of complex diseases and a guiding principle for therapy design.

Kitano, H., November 2004. Biological robustness. Nature reviews. Genetics 5 (11), 826-837.

Ainsi pour finir, je me demande en quoi le système bancaire suisse, c’est-à-dire la « banque universelle », est décrit par l’ASB comme étant si avantageux, notamment par le fait qu’il répartisse les risques sur un nombre élevé d’opérations bancaires et d’acteurs. Bien sûr il est meilleur de répartir les risques que pas du tout, c’est trivial. Mais il n’est pas du tout optimal de les répartir sur tous les acteurs en présence car cela peut mener à une synchronisation de ces acteurs, configuration dans laquelle une perturbation peut être transmise très rapidement d’un bout à l’autre de la chaîne, à tous les acteurs, et déclencher ce que les économistes ont brandi si souvent depuis la chute de Lehman Brothers: la crise systémique. A ce sujet, certains historiens de l’économie rappellent l’impact de la suppression du Glass-Steagall Act sur la crise financière de 2007-2008.

Le Glass-Steagall Act, empêchant notamment des banques de dépôts d’avoir des activités de banques d’investissement, a été instauré en 1933 par Roosevelt suite à la crise de 1929. Or, en 1999, sous la présidence démocrate de Clinton, cette loi est abrogée car elle était « inadaptée à la croissance des marchés financiers »… Mmm, amusant n’est-ce pas ? Toujours est-il que certains demandent maintenant son rétablissement, notamment au Parlement suisse !

Sur ce point, je ne suis absolument pas compétent pour dire quoi que ce soit. Peut-être que rétablir une incompatibilité totale entre banques de dépôts et banques d’investissement serait trop brutale. Toujours est-il que certains économistes se penchent de plus en plus sur les travaux des biologistes, notamment Andrew Lo:

One of the most influential ideas in the past 30 years of the Journal of Portfolio Management is the Efficient Markets Hypothesis, the idea that market prices incorporate all information rationally and instantaneously. However, the emerging discipline of behavioral economics and finance has challenged this hypothesis, arguing that markets are not rational, but are driven by fear and greed instead. Recent research in the cognitive neurosciences suggests that these two perspectives are opposite sides of the same coin. In this article I propose a new framework that reconciles market efficiency with behavioral alternatives by applying the principles of evolution—competition, adaptation, and natural selection—to financial interactions. By extending Herbert Simon’s notion of « satisficing » with evolutionary dynamics, I argue that much of what behavioralists cite as counterexamples to economic rationality—loss aversion, overconfidence, overreaction, mental accounting, and other behavioral biases—are, in fact, consistent with an evolutionary model of individuals adapting to a changing environment via simple heuristics. Despite the qualitative nature of this new paradigm, the Adaptive Markets Hypothesis offers a number of surprisingly concrete implications for the practice of portfolio management.

Lo, A. 2004. Journal of Portfolio Management, 15-29.

Et cela ne peut que me plaire… Et vous, qu’en pensez-vous ? Y aurait-il par hasard parmi mes lecteurs certaines personnes en sachant plus que moi sur ces questions relatives aux marchés financiers ?

Note du 16/02: apparemment, les économistes sont bien sur la piste décrite ci-dessus à savoir le risque de crise systémique lorsque tous les acteurs de l’économie sont trop interdépendants.


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