Marcher dans les nuages, puis au-delà

28 juin 2011

A force de l’écouter ce passage, elle en venait à ressentir un étrange et long frisson la parcourir. C’est un peu par surprise qu’elle était retombée dessus, d’ailleurs. Bien sûr, le passage avait déjà éveillé sa curiosité, mais sans la retenir ni l’attirer si loin. Le thème est annoncé dès le début pourtant, mais les explosions de cuivres étaient toujours parvenus à lui faire oublier. Puis les rouleaux des cordes suivent, ponctués de touches boisées s’amplifiant en triomphes cuivrés. Et puis, au détour d’une phrase de conclusion temporaire, les vents nous invitent à leur suite, bientôt accompagnés puis remplacés par une vision de doigts innombrables mais légers, comme autant de petits pas sur le sable, des petits pieds fragiles mais décidés, desquels apparaissent des poignets dont les fines attaches déclenchent à chaque tour des volutes s’élevant de manière bonhomme, avant de s’évanouir dans l’azur, presque aussi vite qu’elles sont apparues.

Aux environs de la cinquantième écoute, elle finit par relier cette vision musicale au souvenir de l’ascension. A l’issue de ces deux jours, alors à moitié assoupie sur les banquettes en noyer du vieux train la ramenant dans la vallée, elle avait pris conscience, quasiment violemment, que c’en était fini de cette marche. Non pas du sommet, parce qu’il y a toujours les photos pour orgueilleusement rappeler aux autres ce que l’on a « fait », mais bien de l’ascension, de cette traversée d’un pied sur l’autre, vers un quelque part que l’on rencontre au détour d’un chemin. C’est d’abord sur le symbole même de la cordée que son esprit embrumé s’était accroché, ses yeux suivant rêveusement les flocons de lumière des encordés s’enfonçant vers le ciel noir. Encordé, oui, elle l’était, mais seule aussi. Insondable paradoxe que celui d’être à la fois si proche de ses partenaires d’aventure, relié physiquement à eux par un cordon quasi maternel, et à la fois si loin, concentré sur le fait de garder ce cordon tendu, un peu mais pas trop, loin des crampons tranchants, et regrettant cette distance qui étouffe les paroles à peine imaginées, forçant les marcheurs à se parler à eux-même, du monde et d’eux-même. Et c’est là, à cet instant, après que la lune se soit couchée, alors que le cône d’ombre projeté par le sommet enfonçait les nuages environnants, que la glaciale blancheur s’est muée en un rose timide, à la fois doux et brillant, et chaque pas la faisait alors entrer dans un monde où les yeux s’agrippent à cette couleur que l’on voudrait caresser, où le souffle s’allonge, s’apaise, et le tumulte cérébral s’évanouit silencieusement, sur la pointe des pieds.

(Il s’agit du du deuxième mouvement de la symphonie n° 5 de Beethoven, et merci à LG pour la photo.)

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Pink, or slice of life?

27 mars 2011

Tu es assis sur une chaise présente aux quatre coins du monde, on nomme son concepteur « Ikea ». Standardisation, épuration « robuste », dans le sens « s’adapte à tous, tout le temps et partout ». Mais heureusement, accidentellement ?, les Pink Floyds font retentir, gémir, leur guitares déchirées à tue-tête. Qu’en disent les voisins ? They don’t care, they sleep… Un grand bol de mostaccioli au pesto embaume, ou empeste, ta cuisine, et de fait tout ton appart. Mais shine on your crazy diamonds. Ta soirée n’a ressemblé à aucune autre, une de plus pourtant, où tu es passé d’un acteur new-yorkais à un videur serbe qui t’a rappelé de vieux souvenirs. Tout ça pour finir à parler du destin, pfff, foutaises, mais quoi faire si elle y croit ? Après tout, ça ne me regarde pas. Toujours est-il que demain matin, c’est-à-dire dans quelque heures, tu émergeras des brumes évanescentes de learning to fly pour te replonger, à la lumière d’un après-midi froid mais accueillant, dans les mystères du génome humain. L’horizon vibrant des fourmis humaines ne cessera de se dérouler sous tes yeux, et les accords, cette fois sublimes, de Franz, t’accompagneront toute au long de la journée. Ta chemise déchirée reposera au fond du placard, témoin du « you’ve got to be crazy« , portant son lot de souvenirs avec elle, ainsi que la soirée qui aura causée sa perte. Qui l’eut crut ? Heureusement, tu n’essaies plus de comprendre ce qui arrives au jour le jour, disons que « tu suis les accords ». Après tout, c’est une façon comme une autre, n’est-ce pas ? Mais qui te comprendras, dans ce charabia informe, derrière lequel on discerne plus ou moins les effets de l’alcool ? Qu’en diras-t-on ? Mais qui puis-je, as tu l’air de dire, alors que les chiens aboient derrière les crissements de Dogs. No way, tu cries, savoures ?, ton innocence, et savoures les appels de Pink Floyds, comme s’ils jouaient à Grant Park, juste en bas de chez toi, à la maison, ah que c’est bon de profiter du moment présent et de lancer, de temps en temps, des bouteilles à la mer… Enjoy, dude!


Un pianiste aux pays des Soviets

6 octobre 2010

Je déteste deux choses: l’analyse et le pouvoir.

Il est bon d’écouter Bach de temps en temps, ne serait-ce que d’un point de vue hygiénique.

Sviatoslav Richter

extrait du magnifique documentaire « Richter, l’insoumis » de Bruno Monsaingeon sur ce pianiste espiègle et de génie


Langue universelle

22 mars 2010

Sans musique, la vie serait une erreur.

Nietzsche, Crépuscule des idoles, Maximes et pointes

[La musique] est un art si élevé, et si admirable, si propre à émouvoir nos sentiments les plus intimes, si profondément et si entièrement compris, semblable à une langue universelle qui ne le cède pas en clarté à l’intuition elle-même.

Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation

La musique est un exercice de métaphysique inconscient dans lequel l’esprit ne sait pas qu’il fait de la philosophie.

Nietzsche, La Naissance de la tragédie

plus ici

se savoure d’autant mieux avec ceci et cela


Ce matin, le soleil perce derrière la brume

4 avril 2009

Il est de ces moments si particuliers que l’on aimerait les partager, tentant d’ignorer l’incommunicabilité intrinsèque de ce type d’expérience personnelle, telle la lecture de quelques pages de « La Route des Flandres », entouré de la symphonie n° 3 de Saint-Saëns qui réchauffe au moins autant que la couette sous laquelle on paresse en ce samedi matin.

Les longues minutes, interminables, pendant lesquelles la sentinelle longe Georges étalé dans le ravin, le regard au niveau des brins d’herbe, attiré par le poulailler à quelques mètres, ce refuge si proche et pourtant si loin, malgré sa décrépitude, le regard qui continue à vagabonder, suivant les sinueuses rigoles le long des tiges, ces lignes au vert moelleux supportant de larges feuilles flasques contrastant avec la rugosité du mur de briques; alors qu’en contrebas du lit, s’échappant doucement des enceintes grillagées, les violons du mouvement II soutiennent envers et contre tout cet espoir ténu mais tenace qui nous habite, suivis quelques pistes plus loin du rire moqueur, mais si attirant, qui sautille d’un bout à l’autre de la Danse Macabre, dehors le soleil perce et


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