S’il faut en choisir un, ce serait celui-là

7 mai 2012

Le mythe de Sisyphe d’Albert Camus

Un raisonnement absurde

L’absurde et le suicide

Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux: c’est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie.

Commencer à penser, c’est commencer d’être miné.

Vivre, naturellement, n’est jamais facile. On continue à faire les gestes que l’existence commande, pour beaucoup de raisons dont la première est l’habitude. Mourir volontairement suppose qu’on a reconnu, même instinctivement, le caractère dérisoire de cette habitude, l’absence de toute raison profonde de vivre, le caractère insensé de cette agitation quotidienne et l’inutilité de la souffrance.

Ce divorce entre l’homme et sa vie, l’acteur et son décor, c’est proprement le sentiment de l’absurdité.

Le sujet de cet essai est précisément ce rapport entre l’absurde et le suicide, la mesure exacte dans laquelle le suicide est une solution à l’absurde.

C’est un lieu commun de comparer les théories philosophiques et la conduite de ceux qui les professent.

Nous prenons l’habitude de vivre avant d’acquérir celle de penser.

Il est toujours aisé d’être logique. Il est presque impossible d’être logique jusqu’au bout.

Les murs absurdes

Un homme se définit aussi bien par ses comédies que par ses élans sincères.

La méthode définit ici confesse le sentiment que toute vraie connaissance est impossible.

La lassitude est à la fin des actes d’une vie machinale, mais elle inaugure en même temps le mouvement de la conscience.

[…] s’apercevoir que le monde est « épais », entrevoir à quel point une pierre est étrangère, nous est irréductible, avec quelle intensité la nature, un paysage peut nous nier.

Cette épaisseur et cette étrangeté du monde, c’est l’absurde.

Comprendre c’est avant tout unifier.

Comprendre le monde pour un homme, c’est le réduire à l’humain, le marquer de son sceau.

Cette science qui devait tout m’apprendre finit dans l’hypothèse, cette lucidité sombre dans la métaphore, cette incertitude se résout en œuvre d’art.

Je comprends que si je puis par la science saisir les phénomènes et les énumérer, je ne puis pour autant appréhender le monde.

Ce qui est absurde, c’est la confrontation de cet irrationnel et de ce désir éperdu de clarté dont l’appel résonne au plus profond de l’homme.

Penser, c’est réapprendre à voir, à être attentif, c’est diriger sa conscience […]

L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde.

Le suicide philosophique

Le sentiment de l’absurdité ne naît pas du simple examen d’un fait ou d’une impression mais il jaillit de la comparaison entre un état de fait et une certaine réalité, entre une action et le monde qui la dépasse.

L’absurde n’est pas dans l’homme ni dans le monde, mais dans leur présence commune.

Et poussant jusqu’à son terme cette logique absurde, je dois reconnaître que cette lutte suppose l’absence totale d’espoir (qui n’a rien à voir avec le désespoir), le refus continuel (qu’on ne doit pas confondre avec le renoncement) et l’insatisfaction consciente (qu’on ne saurait assimiler à l’inquiétude juvénile).

L’absurde n’a de sens que dans la mesure où l’on n’y consent pas.

Un homme devenu conscient de l’absurde lui est lié pour jamais.

Pour m’en tenir aux philosophies existentielles, je vois que toutes sans exception, me proposent l’évasion.

Cet espoir forcé est chez tous l’essence religieuse.

Ainsi l’absurde devint dieu (dans le sens le plus large du mot) et cette impuissance à comprendre, l’être qui illumine tout.

Pour Chestov, la raison est vaine, mais il y a quelque chose au-delà de la raison. Pour un esprit absurde, la raison est vaine et il n’y a rien au-delà de la raison.

Les lois de la nature peuvent se légitimer sur le plan de la description sans pour cela être vraies sur celui de l’explication.

Dans son échec, dit Kierkegaard, le croyant trouve son triomphe.

Je veux savoir si je peux vivre avec ce que je sais et avec cela seulement.

L’absurde, qui est l’état métaphysique de l’homme conscient, ne mène pas à Dieu.

L’absurde c’est le péché sans Dieu.

Penser, ce n’est pas unifier, rendre familière l’apparence sous le visage d’un grand principe. Penser, c’est réapprendre à voir, diriger sa conscience, faire de chaque image un lieu privilégié.

[…] apparente modestie de la pensée qui se borne à décrire ce qu’elle se refuse à expliquer

L’absurde, c’est la raison lucide qui constate ses limites.

Il faut savoir si l’on peut en vivre ou si la logique commande qu’on en meurt.

La liberté absurde

Je peux tout nier de cette partie de moi qui vit de nostalgies incertaines, sauf ce désir d’unité, cet appétit de résoudre, cette exigence de clarté et de cohésion. Je peux tout réfuter dans ce monde qui m’entoure, me heurte ou me transporte, sauf ce chaos, ce hasard roi et cette divine équivalence qui nait de l’anarchie. Je ne sais pas si ce monde a un sens qui le dépasse. Mais je sais que je ne connais pas ce sens et qu’il m’est impossible pour le moment de le connaître.

Insistons encore sur la méthode : il s’agit de s’obstiner. A un certain point de son chemin, l’homme absurde est sollicité. L’histoire ne manque ni de religions, ni de prophètes, même sans dieux. On lui demande de sauter. Tout ce qu’il peut répondre, c’est qu’il ne comprend pas bien, que cela n’est pas évident. Il ne veut faire justement que ce qu’il comprend bien. On lui assure que c’est péché d’orgueil, mais il n’entend pas la notion de péché ; que peut-être l’enfer est au bout, mais il n’a pas assez d’imagination pour se représenter cet étrange avenir ; qu’il perd la vie immortelle, mais cela lui paraît futile. On voudrait lui faire reconnaître sa culpabilité. Lui se sent innocent. À vrai dire, il ne sent que cela, son innocence irréparable. C’est elle qui
lui permet tout. Ainsi ce qu’il exige de lui-même, c’est de vivre seulement avec ce qu’il sait, de s’arranger de ce qui est et ne rien faire intervenir qui ne soit certain. On lui répond que rien ne l’est. Mais ceci du moins est une certitude. C’est avec elle qu’il a affaire : il veut savoir s’il est possible de vivre sans appel.

L’une des seules positions philosophiques cohérentes, c’est ainsi la révolte. Elle est un confrontement perpétuel de l’homme et de sa propre obscurité.

Cette révolte donne son prix à la vie. Étendue sur toute la longueur d’une existence, elle lui restitue sa grandeur.

Je ne puis comprendre ce que peut être une liberté qui me serait donnée par un être supérieur.

La morale d’un homme, son échelle de valeurs n’ont de sens que par la quantité et la variété d’expériences qu’il lui a été donné d’accumuler.

Je tire ainsi de l’absurde trois conséquences qui sont ma révolte, ma liberté et ma passion.

L’homme absurde

Assuré de sa liberté à terme, de sa révolte sans avenir et de sa conscience périssable, il poursuit son aventure dans le temps de sa vie.

Il ne s’agit pas d’un cri de délivrance et de joie, mais d’une constatation amère.

L’absurde ne délivre pas, il lie. Il n’autorise pas tous les actes. Tout est permis ne signifie pas que rien n’est défendu. L’absurde rend seulement leur équivalence aux conséquences de ces actes. Il ne recommande pas le crime, ce serait puéril, mais il restitue au remords son inutilité.

Le Don Juanisme

La comédie

La conquête

Un homme est plus un homme par les choses qu’il tait que par celles qu’il dit.

Je ne fais tant de cas de l’individu que parce qu’il m’apparaît dérisoire et humilié. Sachant qu’il n’est pas de causes victorieuses, j’ai du goût pour les causes perdues : elles demandent une âme entière, égale à sa défaite comme à ses victoires passagères.

La créature est ma patrie.

Toutes les Églises sont contre nous.

La création absurde

Philosophie et roman

La joie absurde par excellence, c’est la création. « L’art et rien que l’art, dit Nietzsche, nous avons l’art pour ne point mourir de la vérité. »

Créer, c’est vivre deux fois.

Pour l’homme absurde, il ne s’agit plus d’expliquer et de résoudre, mais d’éprouver et de décrire.

Créer ou ne pas créer, cela ne change rien. Le créateur absurde ne tient pas à son œuvre.

Le choix qu’ils ont fait d’écrire en images plutôt qu’en raisonnements est révélateur d’une certaine pensée qui leur est commune, persuadée de l’inutilité de tout principe d’explication et convaincue du message enseignant de l’apparence sensible.

Kirilov

La création sans lendemain

On reconnaît sa voie en découvrant les chemins qui s’en éloignent.

Mener de front ces deux tâches, nier d’un côté et exalter de l’autre, c’est la voie qui s’ouvre au créateur absurde. Il doit donner au vide ses couleurs.

De toutes les écoles de la patience et de la lucidité, la création est la plus efficace. Elle est aussi le bouleversant témoignage de la seule dignité de l’homme : la révolte tenace contre sa condition, la persévérance dans un effort tenu pour stérile. Elle demande un effort quotidien, la maîtrise de soi, l’appréciation exacte des limites du vrai, la mesure et la force. Elle constitue une ascèse. Tout cela « pour rien », pour répéter et piétiner. Mais peut-être la grande œuvre d’art a moins d’importance en elle-même que dans l’épreuve qu’elle exige d’un homme et l’occasion qu’elle lui fournit de surmonter ses fantômes et d’approcher d’un peu plus près sa réalité nue.

Le mythe de Sisyphe

Sisyphe, prolétaire des dieux, impuissant et révolté, connaît toute l’étendue de sa misérable condition: c’est à elle qu’il pense pendant sa descente.

La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux.


Le courage

27 décembre 2011

Le courage, c’est d’être tout ensemble, et quel que soit le métier, un praticien et un philosophe. Le courage, c’est de comprendre sa propre vie, de la préciser, de l’approfondir, de l’établir et de la coordonner cependant à la vie générale. Le courage, c’est de surveiller exactement sa machine à filer ou à tisser, pour qu’aucun fil ne se casse, et de préparer cependant un ordre social plus vaste et plus fraternel où la machine sera la servante commune des travailleurs libérés. Le courage, c’est d’accepter les conditions nouvelles que la vie fait à la science et à l’art, d’accueillir, d’explorer la complexité presque infinie des faits et des détails, et cependant d’éclairer cette réalité énorme et confuse par des idées générales, de l’organiser et de la soulever par la beauté sacrée des formes et des rythmes. Le courage, c’est de dominer ses propres fautes, d’en souffrir mais de n’en pas être accablé et de continuer son chemin. Le courage, c’est d’aimer la vie et de regarder la mort d’un regard tranquille ; c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ; c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense. Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques.

Jean Jaurès, discours au lycée d’Albi, 1903

(retrouvé par C. après avoir vu Les Neiges du Kilimandjaro de R. Guédiguian)


Entre abîme et univers des possibles, que choisis-tu ?

2 février 2011

L’opposition fondamentale, génératrice de toutes les autres qui foisonnent dans les mythes et dont ces quatre tomes ont dressé l’inventaire, est celle même qu’énonce Hamlet sous la forme d’une encore trop crédule alternative. Car entre l’être et le non-être, il n’appartient pas à l’homme de choisir. Un effort mental consubstantiel à son histoire, et qui ne cessera qu’avec son effacement de la scène de l’univers, lui impose d’assumer les deux évidences contradictoires dont le heurt met sa pensée en branle et, pour neutraliser leur opposition, engendre une série illimitée d’autres distinctions binaires qui, sans jamais résoudre cette antinomie première, ne font, à des échelles de plus en plus réduites, que la reproduire et la perpétuer: réalité de l’être, que l’homme éprouve au plus profond de lui-même comme seule capable de donner raison et sens à ses gestes quotidiens, à sa vie morale et sentimentale, à ses choix politiques, à son engagement dans le monde social et naturel, à ses entreprises pratiques et à ses conquêtes scientifiques; mais en même temps, réalité du non-être dont l’intuition accompagne indissolublement l’autre puisqu’il incombe à l’homme de vivre et lutter, penser et croire, garder surtout courage, sans que jamais le quitte la certitude adverse qu’il n’était pas présent autrefois sur la terre et qu’il ne le sera pas toujours, et qu’avec sa disparition inéluctable de la surface d’une planète elle aussi vouée à la mort, ses labeurs, ses peines, ses joies, ses espoirs et ses œuvres deviendront comme s’ils n’avaient pas existé, nulle conscience n’étant plus là pour préserver fût-ce le souvenir de ces mouvements éphémères sauf, par quelques traits vite effacés d’un monde au visage désormais impassible, le constat abrogé qu’ils eurent lieu, c’est-à-dire rien.

Claude Lévi-Strauss, Mythologique, IV. L’Homme nu

 

En lisant cet extrait, certains ne pourront s’empêcher de voir surgir en toile de fond, devant leur yeux ou sous leur pas, « The Deep » de Jackson Pollock:

 

Mais est-ce le cas de tous ? En quoi l’opposition fondamentale dont parle Lévi-Strauss devrait-elle obligatoirement susciter une telle frayeur ? En quoi l’absence de sens a priori devrait-elle obligatoirement nous rendre l’avenir et nos actes inutiles ? En quoi la seule réponse valable à cette opposition serait, selon certains, de croire en un quelque chose qui « donne sens » de manière transcendantale (un dieu, pour faire court) ? Ne serait-ce pas plutôt la possibilité de faire un choix (fût-ce d’un dieu, mais cela peut bien sûr être autre chose), toutes contraintes socio-économiques mises à part ?

Me semble être une réponse parcimonieuse à l’heure actuelle, et donc adéquate, la liberté de choisir un sens a posteriori, ou de changer de sens, ou encore de tourner en rond si je me risque à une note d’humour. L’absence de sens a priori laisse donc ouvert un univers des possibles, laissant chacun plus ou moins « libre » (comprendre « libre de réagir aux contraintes qui lui sont imposées », idée de norme de réaction) de choisir une direction, et vaille que pourra.

(Le vieux monsieur: « arrête-toi là bonhomme, un billet n’y suffirait pas ». Le jeune garçon: « et un blog tout entier ? »)

Ajout: intéressante coïncidence, je viens de tomber sur l’article suivant « Why is it so difficult to accept Darwin’s theory of evolution? » (disponible ici), dont voici le sous-titre « On the popular fallacy that evolution has a predetermined direction, and the development of a responsible worldview based on free will ». Il y est par exemple fait mention de la Golden Rule


Notes de lecture et cerises de crise

3 décembre 2010
  • Beaucoup craignent cette obligation d’inventer, on ne peut leur donner tort. J’ai l’audace de m’en réjouir. Pourquoi ?
  • Comment mesurer la nouveauté d’un évènement ? Elle est proportionnelle à la longueur de l’ère précédente, que cet évènement clôt.
  • Pour l’avoir lu mille fois dans les livre d’histoire, nous croyons, d’autre part et naïvement, que la vieille conduite du peuple romain, réclamant sans cesse panem et circenses, du pain et des jeux, résultait de son état de décadence ou, du moins, le faisait voir. Pas du tout: elle la causait. Croire, en effet, qu’une société ne vie que de pain et de jeux, d’économie et de spectacle, de pouvoir d’achat et de médias, de banque et de télés, comme nous subsistons aujourd’hui, constitue un tel contresens sur le fonctionnement réel de toute collectivité que ce choix exclusif, erroné, la précipite vers sa fin pur et simple, comme on l’a vu pour la Rome Antique.
  • Nous dépendons enfin des choses qui dépendent de nous. Étrange boucle, difficile à gérer. Nous dépendons, en effet, d’un monde dont nous sommes en partie responsable de la production. Nous entrons dans cette ère anthropocène.
  • Qui va parler au nom de la Biogée ? Ceux qui la connaissent et lui ont consacré leur vie.
  • […] les six grands bouleversements cités proviennent tous, sans aucune exception, de la recherche scientifique et de ses applications: agronomie, médecine, pharmacie, biochimie, physique nucléaire, sciences de la vie et de la Terre… Les scientifiques ont donc déjà manifesté le pouvoir de transformer la face du monde et la maison des hommes. […] De plus, et contrairement aux industries et aux instances financières, seule la science a l’intuition et le souci du long terme.
  • […] qui prendra la parole en Biogée ? Les savants. […] Qu’ils disent le bien commun. […] Qu’ils définissent un nouveau travail, orienté vers la reconstruction. Que, d’après ses codes propres, ils énoncent les lois de la Biogée. […] Pourraient-ils se séparer du complexe militaro-industriel et couper toute relation avec les secteurs de l’économie qui détruisent le monde et affament les hommes ?
  • Les Sciences de la Vie et de la Terre parlent la langue propre à la Biogée. Elles réinventent, aujourd’hui, une pluridisciplinarité, fédérée autour d’elles, fédération qui peut conduire à un enseignement propre à passionner tout le monde, donc à susciter une autre société.
  • […] les choses de la Terre et de la vie, comme nous codées, savent et peuvent recevoir de l’information, en émettre, la stocker, la traiter.
  • Signer un contrat naturel paraît aujourd’hui moins une obligation juridique et morale qu’une évidence de fait.
  • […] aucune règle éthique ne sait ni ne peut interdire, au préalable, l’exercice libre de la recherche collective du vrai; que telle recommandation morale intervienne après l’invention, l’innovation ou la réalisation nouvelles, et elle se rend inefficace par là même. Comment s’y prendre pour qu’une loi morale s’exerce avant, pendant et après toute recherche ?
  • Premier et ancien serment: Pour ce qui dépend de moi, je jure: de ne point faire servir mes connaissances, mes inventions et les applications que je pourrai tirer de celles-ci à la violence, à la destruction ou à la mort, à la croissance de la misère ou de l’ignorance, à l’asservissement ou à l’inégalité, mais à les dévouer, au contraire, à l’égalité entre les hommes, à leur survie, à leur élévation et à leur liberté.
  • La religion géra les hommes; en prétendant les défendre, l’armée les gouverna et, souvent, les asservit; enfin, l’économie se mit à régir leurs vies, parfois implacablement. […] Qui prend aujourd’hui le relais ? Le savoir, aux accès désormais faciles, une pédagogie accessible, la démocratie de l’accès général. […] Que les savants puissent parler au nom de la Biogée exige qu’ils prêtent un Serment dont les termes les libèrent de toute inféodation aux trois classes précédentes. Pour devenir plausibles, il faut que, laïques, ils jurent ne servir aucun intérêt militaire ni économique.
  • […] toute hiérarchie précédente se fondait sur la rétention de l’information, sur le verrouillage d’une rareté […] La hiérarchie, c’est ce vol. […] Aujourd’hui, ô paradoxe, la plus belle mine d’or réside dans les données, je veux dire vraiment données: à la disposition de tous et partagées. Cet accès universel change la nature même du pouvoir. […]  La liberté, c’est l’accès.
  • Non seulement l’accès, possible, mais l’intervention, active. Le nouvel habitat permet à chacun, ignorant, inexpert, indigent, pauvre ou misérable, mineur en tous ordres, de s’y instruire, de s’y investir, d’y donner son opinion, de participer aux décisions, de partager l’expertise, bref, de rester attentif à son propre destin et actif dans celui de la collectivité. Voici que vient un vote en temps réel et généralisé, qui permet de rêver à une authentique démocratie de participation, puisque l’égalité règne, ici, aussi bien pour l’intervention, libre, que par l’accès, facile.
  • Quel drame pour la pensée que la vieille morale de l’engagement politique ! […] Urgent à entreprendre, voici un petit travail par lequel les engagés pourraient recommencer: travailler à la Réforme de l’Entendement.
  • Douces, les trois révolutions de l’écriture, de l’imprimerie et de l’ordinateur ont bouleversé l’histoire , les conduites, les institutions et le pouvoir de nos sociétés, de manière beaucoup plus fondamentale que les changements durs, ceux des techniques de travail, par exemple.
  • Je le répète, dur se dit du travail à l’échelle entropique: coups de marteau sur un burin, fonte de l’acier, moteurs, bombes nucléaires. Doux se dit des actes d’échelle informationnelle: traces, marques, signes, codes et leur sens.
  • Je promets, pour demain, un long livre sur ce Doux.

Michel Serres, Temps des crises (2009)

 

 

Un court livre (80p.) le long duquel j’ai oscillé entre de nombreux acquiescements manifestes et quelques désaccords tranchés, plutôt des déceptions réalistes.

Quelques questions pour l’avenir: comment quantifier le potentiel d’inventions d’un système (dans le sens, sa capacité à produire de l’information) ? (cela nécessitant de définir ce qu’on entend par information…); comment créer les conditions pour qu’un message soit sélectionné, du type « que les savants puissent parler au nom de la Biogée exige qu’ils prêtent un Serment » ? (quand on sait les difficultés actuelles); comment favoriser l’accès aux données ? (en parlant d’accès aux données…); comment, au delà de l’accès aux données, insuffler le « don d’information » among our fellow citizens ? (par « don d’information », j’entends « enseignement », « pédagogie », etc)


Déterminisme, science et justice

23 août 2010

Quelques idées de-ci de-là mélangeant lectures diverses et variées pendant l’été.

Extrait du livre The extended phenotype de Richard Dawkins:

[…] of the two effects that genes have on the world – manufacturing copies of themselves, and influencing phenotypes – the first is inflexible apart from the rare possibility of mutation; the second way may be exceedingly flexible. I think a confusion between evolution and development is, then, partly responsible for the myth of genetic determinism.

[…] I made extensive use of the analogy of computer chess in order to explain the point that genes do not control behaviour directly in the sense of interfering in its performance. They only control behaviour in the sense of programming the machine in advance of performance. It was this association with the word robot that I wanted to invoke, not the association with mindless inflexibility.

[…] Philosophers may debate the ultimate determinacy of computers programmed to behave in artificially intelligent ways, but if we are going to get into that level of philosophy many would apply the same arguments to human intelligence (Turing 1950). What is a brain, they would ask, but a computer, and what is education but a form of programming? It is very hard to give a non-supernatural account of the human brain and human emotions, feelings and apparent free will, without regarding the brain as, in some sense, the equivalent of a programmed, cybernetic machine. The astronomer Sir Fred Hoyle (1964) expresses very vividly what, it seems to me, any evolutionist must think about nervous systems:

Looking back [at evolution] I am overwhelmingly impressed by the way in which chemistry has gradually given way to electronics. It is not unreasonable to describe the first living creatures as entirely chemical in character. Although electrochemical processes are important in plants, organized electronics, in the sense of data processing, does not enter or operate in the plant world. But primitive electronics begins to assume importance as soon as we have a creature that moves around […] The first electronic system possessed by primitive animals were essentially guidance systems, analogous to sonar or radar. As we pass to more developed animals we find electronic systems being used not merely for guidance but for directing the animal toward food […]

The situation is analogous to a guided missile, the job of which is to intercept and destroy another missile. Just as in our modern world attach and defense become more and more subtle in their methods, so it was the case with animals. And with increasingly subtlety, better and better systems of electronics become necessary. What happened in nature has a close parallel with the development of electronics in modern military applications […] I find it a sobering thought that but for the tooth-and-claw existence of the jungle we should not possess our intellectual capabilities, we should not be able to appreciate a symphony of Beethoven […] Viewed in this light, the question that is sometimes asked – can computer think? – is somewhat ironic. Here of course I mean the computers that we ourselves make out of inorganic materials. What on earth do those who ask such a question think they themselves are? Simply computers, but vastly more complicated ones than anything we have yet learned to make. Remember that our man-made computer industry is a mere two or three decades old, whereas we ourselves are the products of an evolution that has operated over hundred of millions of years.

Others may disagree with this conclusion, although I suspect that the only alternatives to it are religious ones. Whatever the outcome of that debate, to return to genes and the main point of this chapter, the issue of determinism versus free will is just not affected one way or the other by whether or not you happen to be considering genes as causal agents rather than environmental determinisms.

[…] Genes do indeed blend, as far as their effects on developing phenotypes are concerned. But, as I have already emphasized sufficiently, they do not blend as they replicate and recombine down the generations.

[…] Of course genes are not directly visible to selection. Obviously they are selected by virtue of their phenotypic effects in concert with hundred of other genes. But it is the thesis of this book that we should not be trapped into assuming that those phenotypic effects are best regarded as being neatly wrapped up in discrete bodies (or other discrete vehicles). The doctrine of the extended phenotype is that the phenotypic effect of a gene (genetic replicator) is best seen as an effect upon the world at large, and only incidentally upon the individual organism – or any other vehicle – in which it happens to sit.

* * *

Dans son livre The extended phenotype datant de 1982, Dawkins a bien fait de préciser sa pensée concernant le déterminisme génétique, initialement évoquée dans The selfish gene datant de 1976. Utiliser la métaphore de l’ordinateur et de la programmation comme il l’entend ci-dessus, est évocatrice et donne une bonne idée de la façon dont on peut (tenter de) comprendre les relations de causalité entre les gènes, l’organisme pris dans sa globalité (leur véhicule) et les interactions entre cet organisme et le monde extérieur. Pour autant, il est nécessaire de préciser qu’utiliser le terme « programmed machine » pourrait être quelque peu abusif étant donné qu’on programme une machine afin d’effectuer un calcul (computation) et que la théorie de la calculabilité donne un sens bien précis à ce qu’est un calcul et à ce que l’on peut calculer. A ce sujet, les conférences de Gérard Berry au Collège de France sont très instructives.

Cette manière dont on a actuellement d’expliquer les organismes comme étant les véhicules des gènes a des implications très importantes sur la façon dont on a de se percevoir en tant qu’être humain et donc sur la façon dont on désire organiser la société, notamment parce qu’elle touche à la question du déterminisme. Est-on déterminé par ses gènes ? Peut-on dire que l’on « veut » quelque chose ? Doit-on être tenu pour responsable de ses actes ? A la première question, Dawkins répond oui, mais en précisant que le terme « déterminé » doit être compris dans son sens faible étant donné l’extrême flexibilité résultant de l’action de tous les gènes de l’organisme. Ainsi pour lui, le fait que l’on soit déterminé par ses gènes n’affecte en aucune façon la place que l’on peut accorder au « free will », et il s’arrête là pour en revenir à son idée du phénotype étendu.

Depuis l’Antiquité au moins, les hommes se posent la question de savoir si le « free will » existe bel et bien, et le débat continue. Par exemple, en janvier 2010, les comptes rendus de l’académie des sciences des États-Unis ont été le théâtre d’une correspondance animée portant sur la question du « free will ». Tout a commencé avec l’article d’Anthony Cashmore (biologiste à l’université de Pennsylvanie) dont voici le résumé:

It is widely believed, at least in scientific circles, that living systems, including mankind, obey the natural physical laws. However, it is also commonly accepted that man has the capacity to make “free” conscious decisions that do not simply reflect the chemical makeup of the individual at the time of decision—this chemical makeup reflecting both the genetic and environmental history and a degree of stochasticism. Whereas philosophers have discussed for centuries the apparent lack of a causal component for free will, many biologists still seem to be remarkably at ease with this notion of free will; and furthermore, our judicial system is based on such a belief. It is the author’s contention that a belief in free will is nothing other than a continuing belief in vitalism—something biologists proudly believe they discarded well over 100 years ago.

Vous imaginez bien que les réactions ont été immédiates. Voici les titres des réponses:

  • Has biology disproved free will and moral responsibility? (lien)
  • Reply to Anckarsater: A belief in free will is based on faith (lien)
  • A justice system that denies free will is not based on justice (lien)
  • Reply to McEvoy: The judicial system is based on a false understanding of the biology of human behavior (lien)

Au sujet de l’article qui a tout déclenché, Konrad Hinsen nous explique dans un billet que la question du « free will » ne peut être posée en des termes scientifiques: « The scientific method is based on identifying conditions from which exact predictions can be made. The decisions of an agent that possesses free will are by definition unpredictable, and therefore any theory about a system containing such an agent would be impossible to verify. […] It also means that a hard-core scientist, who considers the scientific method as the only way to establish truth, has to deny the existence of free will, or else accept that some important aspects of our universe are forever inaccessible to scientific investigation. »

Je ne suis pas d’accord avec ce point de vue. Premièrement, dans son travail quotidien, le scientifique ne peut pas toujours faire de prédictions « exactes », cela ne l’empêche pas pour autant de travailler. Bien souvent concernant des systèmes complexes,  la science n’apporte pas de preuves définitives mais plutôt un faisceau d’indices concordants. Deuxièmement, même si l’on suppose l’existence du « free will », de nombreuses expériences de psychologie expérimentale et de biologie comportementale (ainsi que tout ce qui est compris sous le vocable « sciences cognitives ») sont menées et arrivent, me semble-t-il, à mettre à jour des régularités permettant de mieux comprendre les ressorts des comportements (choix d’un partenaire sexuel, mise en place du leadership, dynamique des rivalités, compréhension des mécanismes d’apprentissage, etc). Troisièmement, notre méconnaissance actuelle de la façon dont les gènes agissent de concert lors de la vie d’une cellule et du développement d’un organisme (le « genes do blend » de Dawkins) nous empêche de bien comprendre les relations causales entre gènes, environnement et stochasticité (les trois forces gouvernant les systèmes biologiques selon Cashmore). Mais la recherche est intense sur ce point et nous devrions y voir plus clair dans les prochaines décennies, que ce soit à travers l’analyse des réseaux de gènes ou grâce aux approches de biologie synthétique. Quatrièmement, la biologie évolutive a montré la différence existant entre expliquer et prédire (cf. Mayr 1961). Donc il est possible, et même très vraisemblable, que tout organisme vivant soit entièrement déterminé par ses gènes, son environnement et un brin de stochasticité (auxquelles je rajouterai explicitement les contraintes physiques), sans que pour autant on arrive à prédire son comportement. Formellement, l’analyse des systèmes dynamiques (chaos déterministe, attracteurs, etc), par exemple en météorologie, nous apprend que l’on ne pourra jamais prédire le temps à plus de quelques jours, une très petite augmentation de cette durée nécessitant une augmentation démesurée de la précision des mesures (impossible en pratique).

En fin de compte, la survie du « free will » réside donc peut-être dans le fait que, les systèmes biologiques étant dynamiques par nature, nous ne parviendrons jamais à en prédire exactement le comportement (c’est-à-dire, en termes statistiques, à en expliquer 100% de la variance, comme le fait remarquer H. Anckarstäter dans PNAS), mais seulement à en décrire les grands lignes.

Là o`u je suis d’accord avec K. Hinsen, mais mon argument est différent, c’est que la méthode scientifique ne peut pas prouver l’inexistence de quelque chose. Non seulement parce que les sciences naturelles, à la différence des mathématiques, ne prouvent jamais rien (cf. le problème de l’inférence, la science ne fait qu’apporter un faisceau d’indices concordants), mais aussi parce qu’en choisissant toujours l’explication la plus parcimonieuse (rasoir d’Occam), le scientifique contemporain est amené à ne jamais considérer l’existence du « free will ». Son inexistence n’est donc pas « prouvée » pour autant.

Dans un commentaire de son propre billet, K. Hinsen précise cependant: « Both sides agree that science can’t fully explain human behaviour at the moment, but disagree about the conclusions that should be drawn. Personally, I’d prefer not to draw any conclusion at all. » Je ne suis pas très au fait du fonctionnement exact des systèmes judiciaires français et américain mais, comme le note Cashmore, les systèmes judiciaires actuels conduisent à une « sur-incarcération » qui est loin d’être optimale. Par contre, pour moi, ce n’est pas tant l’attention théorique accordée à l’existence du « free will » qu’il faudrait modifier mais plutôt l’attention empririque accordée aux efforts de réinsertion (un point que Cashmore ne mentionne même pas !). Cependant, j’ai l’impression que le fait de croire au « free will » amène à  mettre l’accent sur la faute, et donc sur la punition (l’incarcération), bien plus que sur la compréhension des raisons diverses et variées (génétiques, environnementales, etc) ayant amené à contrevenir à la loi, et donc sur les efforts  de réinsertion à mettre en œuvre. Et c’est en cela qu’il serait pertinent de remettre en cause l’importante du « free will » dans notre façon de rendre la justice.

Pour résumé, les connaissances scientifiques actuelles n’ont pas besoin de faire appel au « free will » pour expliquer grand nombre de comportements. Pour autant, cette question ne pourra vraisemblablement jamais être résolue sans ambiguïté étant donné les propriétés intrinsèques des systèmes biologiques. Indépendamment de cela, le système judiciaire actuel promeut l’incarcération au détriment de la réinsertion et l’Etat finance préférentiellement la punition au détriment de la solidarité. Si cela est lié à l’importance accordée au « free will », je rejoins Cashmore dans l’idée de remettre à plat notre conception de la justice mais regrette de n’avoir pas trouvé dans son article de suggestions plus précises.

En effet, de manière générale, je ne pense pas qu’il faille aborder de tels sujets uniquement à travers des remises en cause théoriques mais toujours proposer en parallèle la mise en place d’expérimentations pratiques et innovantes. Sur ce point, une association comme le Genepi a sûrement plein d’idées.


Endless debate

7 mai 2010

A biological classification, like any other, must serve as the basis of a convenient information storage and retrieval system.

Ernst Mayr, 1981, « Biological classification: toward a synthesis of opposing methodologies », Science 214, 510-516.


Un grand, entre fulgurance et modestie

28 avril 2010

Jacques Le Goff: « J’aimerai demander à Lévi-Strauss une question qui serait indiscrète: quelle est la couleur qu’il préfère. »

Claude Lévi-Strauss: « Si j’étais fidèle à mes principes, je dirai qu’il n’y a pas de couleur en soi. Une couleur n’existe jamais que par rapport à une autre couleur, à quoi elle s’oppose ou qui l’entoure. Mais enfin, jouons franc jeu si je dois répondre à la question. Et bien je dirai le vert, et Le Goff sait mieux que moi pourquoi, parce que c’était le couleur du chevalier errant. »

Extrait de l’émission « Réflexions faites » au cours de laquelle Jean-Pierre Vernant, Pierre Bourdieu, Jacques Le Goff, André Comte-Sponville et Michel Tournier parlent de l’influence qu’a eu Claude Lévi-Strauss sur eux et leur travaux

Bloquez-vous une heure et remerciez YouTube de vous permettre de regarder cette émission qui date de 1988:

Je sais ce que je vais vouloir acheter ce week-end… « Tristes Tropiques » m’avait marqué il y a deux ans. Je l’avais emporté pendant un congrès à Barcelone, congrès qui restera le plus intéressant de ma thèse… Est-ce lié ? Toujours est-il que lire « Tristes Tropiques » dans le parc de Montjuïc restera un moment particulier.


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